Toutes Griffes Dedans 1/1

Chose promise, chose due. Le voici, ce roman écrit aux lendemains de la parution de « Nos bonheurs fragiles », revisité plusieurs fois depuis, et que j’ai décidé de vous présenter ici. « Toutes griffes dedans » est l’histoire d’un homme. Différent, seul, terriblement seul. Et qui pour combler sa solitude s’enfuit dans l’amour des livres, pourquoi pas de ses auteurs. D’un auteur en particulier. « Toutes griffes dedans » est le roman d’une folie, celui d’une schizophrénie qui rampe et explose. Mais je ne suis pas le mieux placé pour en parler… Si vous l’aimez, n’hésitez pas à revenir ici pour en connaître la suite. Et à le partager sur les réseaux sociaux ou ailleurs… Bien sûr, vos commentaires sont aussi les bienvenus!
Cette introduction faite, il est temps de le jeter en pâture, ce récit qui me tient tant à cœur…  

 

Capture d_écran 2017-09-16 à 17.37.30

 

Ils m’ont dit: «Toi, tu n’es pas comme les autres, mais tu vas faire comme si, on va faire comme si, ce sera mieux comme ça; ça nous arrange, en fait». J’ai fait comme ils disaient. Parfois c‘était bien. Ca me faisait oublier. Comprenez-moi: aussi vaillant qu’on soit il y a des guerres dont on se lasse, qu’on n’a plus envie de mener quand bien même on sait qu’on a raison. On en a marre, voilà tout. Alors, on leur donne l’illusion qu’ils ont gagné. Pas question de se rendre à l’ennemi, non. Juste baisser les bras. Les laisser dire. Les laisser faire. Battre sa coulpe, même à tort.

Je voudrais savoir ce qui les heurte, ce que je ne suis pas assez, ce que je suis peut-être trop. Je n’ai jamais rien compris de leurs regards, de leurs chuchotements quand je tourne le dos. J’ai appris à faire semblant, mais à cause d’eux, au fil des ans, à force de trop serrer les dents je me suis usé les mâchoires. J’ai saigné un peu plus à chacun de leurs coups. Enfant, leurs rejets m’ont lézardé. Souvent ils ne voulaient pas de moi, ils me mettaient sur la touche; certains le disaient sans même en rougir. Sous le poids des mots qui font mal, j’ai vu mes parents se déchirer, s’entretuer, perdre pied. Je les ai vus prendre des gifles en s’appliquant à n’avoir l’air de rien. Je les ai vus pleurer. Je les soupçonne d’avoir rêvé en crever, parfois, quand ils n’y comprenaient plus rien. Parce que, comme moi, ça leur arrivait souvent de se sentir débordés, démunis, sans plus de pouvoir, sans aucune maîtrise sur le cours des choses. A certaines périodes, la vie ressemblait à un champ de ruines, les jours n’en finissaient pas, et nos nuits étaient blanches. De ma chambre, je les entendais chuchoter, s’énerver, renifler. Ca dépendait des soirs. Ils croyaient que je dormais; ils me pensaient imperméable. Il faut dire que j’ai tout fait pour qu’ils le croient : avec eux, au moins j’oubliais le monde extérieur; je m’accrochais au peu d’enfance qu’on m’autorisait.

A l’adolescence, cela n’a plus suffi. Je me suis enfermé dans mon monde ; je ne laissais personne y entrer. Ils croyaient que j’étais en crise. C’est l’âge qui veut ça, disaient-ils. En vérité, c’était bien plus compliqué. M’extraire de ma bulle était souvent périlleux. Ce n’est pas que je faisais des conneries; je me contentais de râler, de crier. J’entrais dans des rages folles. Et démesurées, j’en conviens. Les vrais problèmes ont commencé à cette période. En hurlant, je fracassais tous ce qui se trouvait sur mon chemin; je me griffais, je me faisais mal, et cela finissait dans des torrents de larmes. Avec le recul, rien de plus normal. Face à mes envies et à mes désirs naissants, j’avais à digérer l’évidence: l’impossibilité était devenue mon royaume.

Prisonnier de toutes leurs certitudes, je voyais, impuissant, les portes se fermer une à une. Celles du collège d’abord. Intellectuellement tout allait bien. Je marchais sur mes deux jambes, je n’étais ni sourd ni aveugle, je savais me servir de mes mains. Pourtant, pour eux, c’était sans appel : voie de garage, institution spécialisée. Mes 14,3 de moyenne générale n’y changeaient rien. Avec mes nerfs malades, je n’étais plus adapté à leur système, c’est ce qu’ils disaient. Sauf que, lorsqu’on leur demandait en quoi elle devait être spécialisée, leur institution, ils ne savaient pas nous répondre. Alors ils m’ont gardé. Mais, quand ils parlaient de moi, à quelques exceptions près qui finissaient toujours par me surprendre (c’est forcément suspect quelqu’un qui vous comprend, à contre-courant!), ils se gênaient de moins en moins pour lâcher leurs mots : bizarre, trop pour ne pas cacher quelque chose, différent, ingérable, asocial. Les examens médicaux avaient beau ne rien montrer, je ne rentrais pas dans leurs cases. Or, leurs cerveaux trop étroits en ont toujours eu besoin : il leur faut classifier, ranger, nettoyer, rentabiliser l’espace, surtout quand il est si petit. Pas une tête ne doit dépasser. Jamais. Sinon c’est le bazar. C’est fou le nombre de gens qui se sont mis, dès ma plus petite enfance, à me parler fort. Ou de façon saccadée. Ils m’épuisaient.

A suivre…

 

Publicités

2 réflexions sur “Toutes Griffes Dedans 1/1

  1. Pingback: Toutes Griffes dedans 1/2 | Le cœur a mes raisons

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s