Vues d’auteur 11 – Rachid Benzine

 

Un an. Un an déjà. Quand bien même on voudrait les effacer les images sont là, toujours en nous, intactes. Les souvenirs aussi. L’horreur en direct sur les chaînes de télévision. Les amis partis ou blessés. Les amis d’amis aussi, nombreux. Et puis, ceux qui ont été épargnés, ceux qui ont eu de la chance mais qui devront vivre avec, sous des blessures invisibles, forcément minorées. Pour la première fois le terrorisme frappait sous nos fenêtres, à deux pas de nous ou des nôtres. Alors la sidération d’abord, puis la peur, la méfiance, la conscience du danger et des menaces sont entrées dans notre quotidien quand on les croyait réservées aux habitants des pays en guerre, toujours lointains quand bien même ils étaient jusqu’ici à deux heures d’avion.

Pour reprendre ces «Vues d’auteur» que j’avais mises sur pause depuis longtemps, j’ai souhaité interroger Rachid Benzine. Philosophe, islamologue, à la manière d’un Malek Chebel (qui vient de disparaître) le Franco-Marocain est de ces grandes voix qui réfléchissent, partagent, expliquent. Et qui prônent modernité et dialogue face à l’obscurantisme. Rachid Benzine publie ces temps-ci «Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir?» (éd. du Seuil). Ou le dialogue fictif entre un père qui lui ressemble et  sa fille radicalisée partie rejoindre un mari et la cause de Daesh. Par le biais de cette correspondance pleine de colères, d’incompréhensions, parfois de désespoir mais aussi d’amour, l’auteur dit beaucoup de l’Islam d’aujourd’hui, de ce qu’il est, de ce qu’il devrait être.

«Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir?» est un livre magnifique. Brillant. Et important. Qui laisse des traces pour longtemps dans l’âme et le cœur de ses lecteurs. Un livre qu’il faut absolument lire et offrir. Pour mieux comprendre, nous éclairer.

Au moment de sa publication début octobre, Rachid Benzine a répondu à mes questions. L’occasion de parler du phénomène de radicalisation. De notre obligation (à tous) de réagir. De l’histoire du monde arabe aussi, ainsi que de la nécessité de son évolution.

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Cette interview a, avant tout, été réalisée dans le cadre d’un article pour « Gazelle », un magazine féminin maghrébin auquel je suis heureux et fier de collaborer. Ainsi, l’intégralité de cette entrevue est disponible dans le numéro Novembre-Décembre 2016 actuellement en kiosques.

 

 

Rachid Benzine :  « Nous n’avons d’autre choix que d’être optimistes »

Ce livre est né de votre sentiment d’inutilité en tant que philosophe, après les attentats de novembre 2015. De vos angoisses, de votre colère aussi. Votre réflexion a-t-elle évolué au cours de l’écriture ?

Il était impossible de ne pas se sentir concerné, convoqué, dans toutes les composantes de son identité: française, arabe, humaniste, musulmane. Ces événements ont marqué une sorte de déchirure intérieure qui ne pouvait se résoudre, pour ce qui me concerne, que dans la réflexion et l’écriture. J’ai voulu essayer d’entendre, non pas pour justifier, mais simplement pour comprendre, ces hommes et ces femmes qui -alors qu’ils partageaient un double référentiel commun avec moi (celui de la République et celui de l’islam)- étaient capables de s’en prendre à la fois à la nation française qu’ils meurtrissaient dans sa chair, et à l’Islam dont ils faisaient une lecture meurtrière. Pour les entendre, il me fallait un cadre qui ne soit pas celui de la raison ou de l’analyse socio-politico-religieuse. J’avais besoin d’un répit au milieu de l’avalanche d’expertises sur ce sujet. Ramener la compréhension des choses au niveau des personnes était pour moi un moyen de dénier à ces idéologies le pouvoir de nous effacer individuellement pour nous noyer dans de grandes masses qui s’opposent (mécréants contre croyants, occidentaux contre musulmans…). C’est par la fiction qu’il m’a semblé pouvoir le mieux répondre à ces exigences. 

Vous glisser dans la peau d’une jeune femme radicalisée a-t-il été difficile ?

Doublement. Car, il s’agissait de me mettre dans la peau d’une personne défendant une idéologie que j’essaie de combattre, qui plus est d’une jeune fille. Je crois, avec le recul, que je ne voulais pas faire quelque chose de simple: le défi que nous lance la réalité du phénomène ne l’est pas, et pour y faire face il faut se dépasser. J’ai choisi une fille qui n’était pas en déshérence,  mais au contraire qui suit des études brillantes, une fille qui n’a jamais reçu d’éducation religieuse « orthodoxe » mais qui au contraire a été poussée à la raison critique par un père philosophe. Enfin et c’est peut-être aussi le plus important, comme vous l’avez dit j’ai été philosophiquement inquiété après les événements de 2015 sur le sens même de mon travail. Faire dialoguer ce père épris d’esprit critique et cette fille qui tourne le dos à des études prometteuses parce qu’elle trouve en Daesh une philosophie plus séduisante a été pour moi une manière, sinon d’apprivoiser, du moins de domestiquer cette angoisse.

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@ Hermance Triay

On assiste désormais à l’arrestation d’enfants de 15 ans, pour la plupart déjà radicalisés. Est-ce à dire que le phénomène prend de l’ampleur ?

L’Etat islamique recule militairement dans les territoires dont il avait pris possession, mais son influence idéologique continue de se déployer et de rayonner sur la surface de la planète. Cette organisation transnationale à l’idéologie meurtrière garde malheureusement une entière capacité à séduire des jeunes gens désireux de changer un monde qui leur paraît insoutenable. Elle manipule avec talent et efficacité (en particulier sur les réseaux sociaux) des discours mobilisateurs et des mythes qui frappent les imaginaires. Alors que nos démocraties sont devenues impuissantes à proposer du sens et du rêve, Daesh en offre à profusion, même si nous savons, nous, qu’il s’agit d’une propagande mensongère.

Les parents peuvent-ils jouer un rôle aujourd’hui pour éviter ce qui arrive au narrateur et à sa fille ? 

Beaucoup se sentent dépassés et culpabilisent de n’avoir rien vu venir. Je n’ose imaginer ce qu’ils peuvent ressentir. Les jeunes sont exposés à des dangers identifiés mais invisibles et donc incontrôlables, sur lesquels les parents n’ont pas de prise. On ne sait pas si l’influence déterminante va résulter d’un cheminement intellectuel assumé (comme celui de Nour), d’une rencontre, des réseaux virtuels… Le danger est à la fois partout et nulle part. Un des traits communs à la plupart de ces jeunes est leur sentiment de vide existentiel, leur besoin de trouver du sens à leur vie et de pouvoir la mettre en scène d’une manière gratifiante, voire héroïque. De ce fait, ce sont nos sociétés qui se trouvent collectivement interpellées. Pourquoi et comment sont-elles devenues incapables de proposer du sens et du rêve à la plupart de nos jeunes? C’est aussi l’enseignement des religions qui est interrogé: leur transmission, sans qu’il soit fait place à l’esprit critique et aux interrogations des sciences humaines, ne fait-elle pas le lit des fanatismes? L’Etat islamique utilise les mêmes méthodes de captation des personnes que les sectes et que les vendeurs de produits créateurs d’addiction. S’il est un «remède préventif» que l’on peut conseiller (sans que l’on puisse assurer de son efficacité à 100 %), c’est le souci, coûte que coûte, du dialogue au sein de la famille. Un jeune amené à s’exprimer et à confronter ses points de vue encourra moins de risques de se laisser fanatiser.

Comment la communauté musulmane peut-elle réagir ?

Dans un premier temps, il y a eu le réflexe de proclamer comme une formule d’exorcisme: «Tout cela n’a rien à voir avec l’islam!». Or, tous ces gens de l’Etat islamique se réclament bien de l’Islam! Leurs responsables religieux sortent bien de diverses institutions islamiques. L’Etat islamique (comme al-Qeida ou al-Nosra) a des racines dans le salafisme wahhabite. En fait, c’est bien à une maladie de l’Islam que nous avons affaire. Maladie provoquée certainement, pour une bonne part, par la politique impérialiste de l’Occident (on paie le résultat catastrophique des interventions occidentales en Irak, en Syrie et en Libye), mais liée aussi à des facteurs internes. Il faut que les sociétés et les institutions musulmanes acceptent d’ouvrir le débat sur ce que peut et doit être l’Islam dans le monde d’aujourd’hui. Qu’elles s’interrogent sur ce qui est transmis. Sur notre capacité à être des croyants en dialogue avec les autres, ceux qui croient différemment comme ceux qui ne croient pas.

«Mon destin ne m’appartient plus. Tout comme les Arabes ne sont plus aujourd’hui à l’initiative de leur propre histoire», dit Nour à son père. En quoi ne le sont-ils plus?

Il y a bien longtemps, malheureusement, que les Arabes ont été privés de la prise en mains de leur destinée! Quand ils ont été chassés d’Espagne en 1492, puis à partir du moment où ils ont été majoritairement placés sous la domination ottomane, ils ont perdu l’essentiel de leur liberté d’initiative. Avec la chute de l’empire ottoman en 1918, on aurait pu croire qu’ils allaient pouvoir reprendre en mains leur destin, mais l’impérialisme occidental en a décidé autrement. Et quand le temps des indépendances est néanmoins venu, des régimes autocratiques et corrompus se sont imposés à peu près partout, empêchant le développement des peuples et l’avènement de véritables démocraties. Aujourd’hui l’essentiel du monde arabe est à feu et à sang: Irak, Syrie, Libye, Yémen… D’autres pays sont sous «assistance respiratoire» occidental: Egypte, Jordanie, Autorité palestinienne… D’autres encore, pourtant longtemps riches de leur pétrole, connaissent de graves crises économiques: Arabie Saoudite, Algérie… Il faut beaucoup de volontarisme pour voir des signes d’espoir dans cet ensemble chaotique.

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@Hermance Triay

C’est un terrible constat…

En dépit de sociétés civiles très actives, et des progrès dans beaucoup de domaines, il existe aujourd’hui une sorte de désenchantement très fort dans ces sociétés. Le monde arabe ne fait plus parler de lui que pour ses guerres ou ses retards en matière de développement, et surtout, pour ses expressions de l’islam dominées par la vision rigoriste héritée du wahhabisme et des frères musulmans notamment. Donc il y a une sorte de colère. Contre soi parce qu’on ne parvient pas à instaurer ou restaurer un ordre social égalitaire, une économie florissante et une politique démocratique. Et contre cet « Occident » que l’on accuse de tous les maux tout en adoptant sa culture, sa technologie etc… Derrière cette « fierté islamique » affichée, je crois qu’il y a aussi une certaine haine de soi, et cette dualité contribue aux déchirures que l’on voit aujourd’hui.

A-t-on des raisons d’être optimistes?

Nous n’avons pas d’autre choix. Autrement nous ne serons pas les bâtisseurs d’un monde meilleur, mais les fossoyeurs de l’avenir. Faisons profession d’optimisme! Refusons la fatalité et, surtout, l’abdication devant les épreuves et face à la barbarie.

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«Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?», éd. du Seuil, 96 pages, 13 euros.

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