Le jour où je les ai rencontrés : 1. Juliette Gréco.

MISE A JOUR

Pour la première fois, j’ai décidé de revenir sur un article déjà publié sur ce blog. C’était il y a trois ans, et ce billet consacré à Juliette Gréco demeure – avec une incroyable constance – l’un des posts les plus consultés du site. Incroyable? Pas tant que ça en vérité tant la chanteuse suscite respect et curiosité, sympathie et admiration. Mais pourquoi le remettre au devant? Pourquoi aujourd’hui? Parce qu’à 88 ans l’artiste entame ces jours-ci une grande tournée d’adieu qui la mènera aux quatre coins de France et d’ailleurs jusqu’au printemps prochain. « Je dis non à ce qui m’est le plus cher, à quelque chose d’essentiel pour moi, mais je veux partir debout, avec le plus d’élégance possible, vient-elle de confier à un journaliste de l’AFP. Il y a soixante-cinq ans que je chante, c’est une longue vie de travail, il faut savoir s’arrêter avant de ne plus pouvoir. Je ne veux pas partir amoindrie. Et puis je suis une femme… On pardonne à un homme de vieillir, pas à une femme ». A cette occasion, donc, revoici une interviewé réalisée il y a six ans déjà. Parue dans « Questions de femmes » au moment de la sortie de son album intitulé «Je me souviens de tout», elle demeurera l’une de mes rencontres les plus émouvantes. Une grande dame, une légende…

 —————————————————————————
J’avais rendez-vous avec elle un matin tôt, dans une chambre de l’Hôtel Lutetia, à Paris, à deux pas de Saint-Germain-des-Près dont elle fut l’égérie. Ce matin-là, je me souviens être arrivé très en avance, le cœur battant, impressionné, et même un peu angoissé. Je l’imaginais froide, enfermée dans une tour d’ivoire, prisonnière de son aura. Je craignais de vivre un moment compliqué, interminable comme il existe parfois dans ce métier… La muse de l’existentialisme, cette interprète de légende qui a chanté les plus grands (de Queneau à Gainsbourg en passant par Vian, Prévert et Kosma, Ferré, Brel…), cette femme qui partagea la vie de Miles Davis et de Daryl Zanuck pouvait-elle être autre chose qu’une diva intouchable, sûre de son aura? Un heure plus tard, j’avais ma réponse. Juliette Gréco n’est pas seulement un monstre sacré. Un monument de simplicité aussi, de modestie sincère. Et de générosité. Alors, j’ai repensé à tous ces autres qui, parce qu’ils sont 49èmeau Top 50 pendant deux ou trois semaines, perdent instantanément et pour longtemps tout sens commun, toute lucidité. J’en ai vu des dizaines de ces insupportables… Et ce n’est pas fini… Juliette Gréco, elle, est une grande, une très grande dame. Qui ne donne pas de leçon à ceux qui auraient pourtant à en prendre d’elle. Beaucoup.
 
Juliette Gréco : 
« La reconnaissance, c’est bien pire que la cocaïne : on n’en guérit jamais ! «  
Si je vous dis « Je vous aime », cela vous inspire quoi ?…
Merci ! Je ne suis vivante que pour et grâce à cela. Sans cet amour, je serais morte depuis longtemps !…
Et si je vous vois comme une légende vivante ?… Vous devez être blasée, non ?
Non, bien au contraire. Dans tous les pays où je vais chanter j’entends toujours ça… « Vous, vous, vous… ». Je suis toujours surprise de la place qu’on me donne. C’est très étrange. Comme si j’étais une sorte de chose, une institution. Mais je ne suis pas ça, je suis une femme ! Une femme comme les autres. S’ils savaient, tous, l’inquiétude profonde dans laquelle je suis avant de rencontrer les gens, avant d’entrer en scène…
Parce que vous avez encore le trac ?
A mourir ! C’est abominable. Quand j’entre en scène, je suis bonne à jeter. Je marche au hasard. Et je suis heureuse d’être recouverte d’une longue robe noire. Comme cela j’en montre le moins possible…
C’est surprenant ; vous donnez tant de concerts !…
Il est normal d’être follement inquiet avant un premier rendez-vous d’amour… Car c’est toujours la première fois. Un public n’est jamais conquis d’avance. Par exemple, beaucoup de jeunes viennent me voir sans me connaître : « C’est qui celle-là, à propos de laquelle ma grand-mère me casse les oreilles ?… ». 
 
Que vous dîtes-vous lorsque vous vous regardez dans le miroir ?
Que je suis moche, que je suis fatiguée, que j’ai une sale tronche. Je n’ai aucune autosatisfaction. J’ai un tout petit miroir de poche dans lequel je me maquille, mais je ne me regarde jamais dans la glace. Je passe à côté de moi sans me regarder. Et cela a toujours été comme ça. J’ai un rapport à moi très particulier, très exigeant, presque féroce.
Vous n’allez pas dire que vous ne vous aimez pas ?…
Non, je ne m’aime pas ! Je pense que je suis une bonne interprète, oui. Pour le reste, franchement je ne sais pas… Mais cela ne me trouble pas. Je ne pense pas à moi. Ou seulement quand mon corps me le rappelle. Je ne comprends pas le plaisir que l’on peut trouver avec soi-même. C’est tellement plus amusant, les autres ! Tellement plus drôle. Plus intéressant.
 

Dans l’une des chansons de ce nouvel album (« Je suis comme je suis »), vous prétendez avoir « la sagesse d’une vieille ». Ne serait-ce pas très loin de la vérité ?

Je vous le confirme : ce n’est pas du tout moi ! Je suis extrêmement dissipée, je ris tout le temps, je pratique volontiers l’auto-dérision, je suis féroce avec les autres. Non, je n’ai aucune sagesse. Absolument aucune.
Avec les excès qui vont de pair ?
Oui, évidemment. J’ai toujours tout fait trop. Je ne suis faite que d’excès ! Je viens de faire une télé où je chantais en play-back. Les gens étaient stupéfaits car j’interprétais ma chanson avec la même intensité que si j’avais été en direct. On fait les choses ou on ne les fait pas ! Je ne sais pas chanter du bout des lèvres.
Tout comme vivre…
Exactement.  En revanche, je sais mordre ! (rires)
Que vous évoque les émissions de télé-crochet, si à la mode ces temps-ci ?
Je n’ai pas envie d’y aller Pas du tout pour des raisons artistiques, mais par réaction maternelle. Ces gosses ont goûté au luxe, y compris au plus grand : celui de la reconnaissance. On les applaudit, on vient les voir. Et, ça, c’est bien pire que la cocaïne : on n’en guérit jamais ! Une fois qu’on a connu cela, on en a un besoin fou. C’est notre nourriture. Mais, un jour, ces gosses-là vont disparaître, et on ne les reverra plus. Jamais. Plus personne ne se souviendra d’eux. Ca, ça me rend malade ! Encore une fois, c’est un réflexe maternel. Un réflexe de gonzesse !
Mais au tout début de votre carrière, vous aussi avez été célèbre avant d’avoir fait quoi que ce soit…
Absolument, et c’est pour cette raison que je travaille sans cesse aujourd’hui. J’essaye encore de rattraper cela. Tout le temps. J’essaye de justifier ce que je suis devenue dans leur esprit.
Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?
J’ai effectivement d’abord été une image. Et – ce qui est quand même assez rare ! – une publicité pour une philosophie : l’existentialiste type !… C’était invraisemblable. Au départ, Sartre en riait beaucoup, mais il est vite devenu bougon et il avait raison ! Je n’y pouvais rien ! Je ne me suis jamais déguisée en Juliette Gréco. Je n’avais pas un sou, alors je portais les vêtements que les garçons me donnaient. J’avais des chaussures trop grandes que je remplissais de papier journal pour ne pas les perdre ; j’étais vêtue de vestes et de chemises d’homme. Je retroussais mes pantalons. Et, tout ça s’est transformé en une mode incroyable. La première année, j’ai vu apparaître sur la Côte d’Azur des dizaines de petites Gréco milliardaires habillées en noir…
 
 
Avez-vous pris la grosse tête, à un moment donné?
Non. Cela me rend très humble, au contraire. Cela me fait réfléchir.
Aujourd’hui, mais à 20 ans ?
Encore moins ! Je n’avais aucune conscience de ce qui se passait. Quand j’entrais dans un café, les gens s’arrêtaient de parler pour me regarder. C’était très intimidant. Je devais dégager quelque chose de scandaleux. J’étais… Je suis une personne scandaleuse.
Pourquoi ?
Parce que j’ai toujours vécu comme je le voulais. Parce que je suis une femme vraiment libre. Alors, pourquoi les gens m’aiment aujourd’hui et me jetaient des pierres autrefois ? Je ne sais pas… Peut-être leur fais-je moins peur. Je pense aussi que la jeunesse est insolente. Et je devais l’être. C’est une chose extraordinaire, ça. J’adore, mais d’autres ne  la supportent pas, cette jeunesse, cette insolence. Comme il y a des gens qui ne veulent pas vieillir…
Et vous ?
Je m’en fous éperdument ! Raison pour laquelle, à 82 ans je ne sens pas du tout que je suis vieille. Ou alors juste parce que mon corps ne me suit pas toujours et me fait des surprises déplaisantes. Je me réveille le matin en me disant « Tiens, je suis là, merci ! ». Le jour viendra où je ne me réveillerai pas, et je sais très bien qu’il est de plus en plus proche. Mais ça m’est égal. En revanche, la mort des autres m’est totalement insupportable. Je la reçois comme une injustice ; elle me met très en colère. Sans compter le chagrin…
La vôtre, vous n’y pensez jamais ?
Non. Quand je suis mal, je me dis que ça va me tomber sur la tête ! Et puis, non ! (rires) Un jour, oui, comme tout le monde ça tournera mal !
 
Avez-vous de la place pour les regrets ?
Oh non !… Regretter quoi ? D’avoir fait ce que j’ai voulu toute ma vie ? D’avoir aimé, d’avoir été aimée, d’avoir un enfant ? D’avoir des amis chers à mon cœur ? Non, je ne regrette rien. Ah si, j’aurais beaucoup aimé aller en Chine… Bon, vous me direz, je n’ai qu’à y aller ! J’adorerais y travailler. Cela m’intéresserait beaucoup. C’est le seul pays où je ne suis jamais allé chanter. Avec l’Australie. Il paraît que les gens sont charmants là bas.
(propos recueillis en avril 2009)

 




Le bonus :
 

Pour les plus jeunes ou pour ceux à qui la mémoire fait défaut, voici l’incroyable vie de Juliette Gréco en quelques dates :

 
Le fabuleux destin de Juliette G
 
7 février 1927 : Elle naît à Montpellier. Cruelle, sa mère (une femme émancipée aux rêves d’artiste) ne lui cache pas qu’elle est née « par accident ». Elle ne l’élève pas, et Juliette grandit à Talence chez ses grands-parents.
1936 : A la mort de son grand-père, elle rejoint sa mère à Paris qui voit son retour comme une entrave à ses libertés.
1939 : La guerre éclate. Juliette vit en Dordogne où sa mère a trouvé refuge avec sa maîtresse. Les deux femmes entraînent l’adolescente dans la Résistance.
1943 : La Gestapo les arrête. Emprisonnée à Fresnes, Juliette subira interrogatoires musclés et sévices. A sa sortie, elle est hébergée chez la comédienne Hélène Duc qui fut son professeur au collège de Bergerac. C’est là qu’elle découvre l’effervescence de Saint-Germain-des-Près. Elle fréquente Duras, Sartre, Beauvoir… Sa beauté et son besoin de liberté en font une célébrité.
1946 : Elle décroche quelques rôles au théâtre. Durant ces années-là, elle rencontre Miles Davis avec qui elle a une liaison. Ils resteront amis jusqu’à la mort du jazzman, en 1991.
1949 : Elle fait ses premiers pas sur scène. Son répertoire est déjà impressionnant (Sartre, Queneau, Vian…). Son premier succès : « Si tu t’imagines ».
1950 : Sortie de son premier disque : « Je suis comme je suis ».
1954 : Elle fait son premier Olympia, enchaîne les tournages au cinéma, et rencontre le comédien Philippe Lemaire dont elle divorcera en 1956. Ils ont une fille, Laurence-Marie.
1957 : A Hollywood, elle devient la compagne du producteur Darryl Zanuck qu’elle rencontre sur le tournage du « Soleil se lève aussi » d’Henri King. Elle tournera dans quelques-unes de ses productions jusqu’à leur séparation en 1961.
1959-1963 : Gainsbourg, Brel, Ferré, Béart, Brassens lui offrent des chansons. C’est pour elle que Gainsbourg écrit « La Javanaise ».
1965 : Elle triomphe dans « Belphégor ». Michel Piccoli devient son compagnon. Ils se sépareront en 1977.
1975 : Son pianiste, Gérard Jouannest, devient aussi son compositeur. Elle l’épousera en 1989 après de nombreuses années de vie commune.
2012 : Sortie de son dernier album en date,  « Ca se traverse et c’est beau », consacré aux ponts de Paris. Avec notamment un duo avec Melody Gardot.
 
 


Publicités

Une réflexion sur “Le jour où je les ai rencontrés : 1. Juliette Gréco.

  1. Pingback: Vues d’auteur 5 – Lorraine Fouchet | Le cœur a mes raisons - Laurent Fialaix

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s