Le Jour où je les ai rencontrés 8 – Carole Fredericks

Carole-Fredericks

Je suis allé le voir l’autre jour. En repartant, comme d’habitude je suis passé devant elle aussi, à quelques mètres, à deux ou trois tombes de lui. Venir dans ce cimetière Montmartre, m’arrêter dans cette allée tout particulièrement, c’est un peu prendre double peine. Il y a lui, bien sûr. La douleur, les souvenirs intacts. Et puis il y a elle, Carole Fredericks. Qui aussi manque. Assurément.
J’ai connu Carole il y a tout juste vingt ans, lorsque je travaillais pour un magazine féminin qu’on disait teenager. Nous avions décidé de lui consacrer, outre une interview, six ou huit pages de photos de mode. Histoire de prendre les clichés à rebrousse-poil. Elle a accepté le défi immédiatement. Avec amusement et beaucoup de recul, je crois. C’est ainsi que je l’ai vue débarquer un matin dans mon bureau, chaleureuse, sympathique, riant de son rire bien connu, franc, massif, généreux. Nous avons parlé des photos, nous sommes donnez rendez-vous pour l’interview, et quelques jours plus tard me voilà débarquant dans un café tout près de chez elle. Clin d’œil du destin, le café en question est désormais tout près de chez moi. Du coup, aujourd’hui encore, lorsque je passe devant le « Nord Sud » systématiquement je pense à elle et à ce moment magique entre fous rires, confidences et chansons. Comment oublier qu’au beau milieu de notre conversation, sous l’œil étonné des autres clients du bar elle s’est mise à me chanter « Think » tandis que la chaire de poule s’emparait de moi ? Allez enchaîner, vous… Carole Frederiks vous chante du Aretha Franklin les yeux dans les yeux et vous voudriez avoir l’air blasé?

J’ai souvent revu Carole dans les années qui ont suivies. Vous dire que je la connaissais bien serait mentir, mais il arrivait régulièrement qu’on se croise. Au théâtre, à quelques concerts, ou pour des interviews. Chaque fois, elle me demandait de mes nouvelles ainsi que de celles de l’équipe de feu le magazine, et nous discutions un moment, de tout, de rien. J’aimais cette femme, sa gentillesse, sa disponibilité, son extrême simplicité doublée de cette infinie générosité qu’on lui connaissait bien. J’aimais son rire et la fragilité qu’on décelait quand bien même elle s’appliquait à la cacher. Le dernière fois que nous nous sommes vus date d’un an avant sa disparition. Un an tout juste. C’était en mai 2000. Je l’avais interviewée pour « Questions de femmes », et comme d’habitude elle a pris des nouvelles, nous avons discuté longtemps. Carole aujourd’hui me manque.

Dans ce nouveau volet du « Jour où je les ai rencontrées », je vous propose – une fois n’est pas coutume – de vous livrer non pas l’entrevue parue à l’époque (faute de place elle avait été singulièrement écourtée), mais l’intégrale ou quasiment. Où Carole parle de son parcours, de son frère le grand bluesman Taj Mahal, de ses débuts jusqu’au triomphe avec Fredericks Goldman Jones. L’occasion aussi de la revoir, de la réécouter. Pour ne surtout pas l’oublier. Dans deux mois à peine, le 7 juin prochain, il y aura déjà treize ans qu’elle s’en est allée. Le temps passe si vite…

carole-fredericks_249254

Carole Fredericks :

« Peut-être qu’un jour j’aurai un amour !… »

Voilà vingt et un ans que tu vis en France, quinze ans que le grand public te connaît. Tu n’as jamais arrêté…
Oh, si! Il y a eu des moments creux! Mais c’est comme ça dans ce métier. Tout le monde t’aime et, à un moment donné, personne ne sait pourquoi mais tu n’es plus le « parfum du mois »…

T’es-tu déjà demandé pourquoi cette formidable popularité, tant auprès du public que des professionnels?
Je me dis que si j’ai quelque chose, il faut que je remercie le bon Dieu de me l’avoir donné. Mais je ne veux pas le savoir. Je suis tellement contente que j’ai peur que, si jamais je sais pourquoi, cela me change…

Ton nouveau single, «Le prix à payer» vient de sortir. Le prix à payer, c’est quoi?
Tout le monde paye un prix donc… (elle réfléchit longuement) Oh, c’est une question piège!… (rires). Personne ne vit sans traverser des moments de joie, des moments de doute, des moments de douleurs, de trahisons, des chagrins d’amour. Et ce n’est pas parce qu’on chante ou qu’on passe à la télé qu’on est épargné. Je paye le même prix que tout le monde. Ma maman m’a toujours dit qu’on ne pouvait pas apprécier les bonnes choses si on n’en traverse pas des mauvaises. Je ne suis pas mal lotie, très privilégiée même. Je fais partie des gens qui ont eu la chance de travailler avec de grands noms de la musique française, d’être appréciée par des gens formidables qui sont toujours là à mes côtés, ce qui est loin d’être souvent le cas dans ce métier. C’est vrai qu’à 18 ans j’imaginais ma vie différemment… Mais si vous en parlez avec les gens, beaucoup ont imaginé la leur différemment aussi. Dix ou quinze ans plus tard, tu t’aperçois que tu n’as pas forcément accédé à tout ce que tu voulais mais que tu as eu quand même plein de bonnes choses. Non, je ne peux pas me plaindre…

Tu l’imaginais comment, ta vie?
A 18 ans, j’imaginais que je serai mariée avec trois enfants, et que je chanterai à un niveau moins élevé que celui que j’ai pu atteindre aujourd’hui. Mais je ne suis pas mariée, je n’ai pas trois enfants et je ne sais pas si je suis arrivée très haut mais bon… (rires) En tout cas, j’ai des amies extraordinaires. Et qui l’étaient bien avant que mon nom et mon visage soient connus. Ils aimaient Carol avant mon aventure avec Jean-Jacques Goldman, pendant et après. Peut-être qu’un jour j’aurai un amour… Bon, pour le moment, je ne l’ai pas! (elle éclate de rires).

Pourquoi, selon toi? Le hasard du destin?
Un peu oui. Mais il y a autre chose aussi: dans ce métier, nous les femmes avons beaucoup de difficultés avec les hommes parce qu’ils ont un ego très fragile et qu’il est très difficile pour eux parfois d’encaisser le fait que leur nana puisse être adulée par d’autres! On a besoin d’un homme bien dans sa peau, les pieds sur terre, qui a sa propre passion pour pouvoir comprendre la nôtre. Et qui ne se sente pas menacé par ce que tu fais ou par qui tu côtoies. C’est vrai que je suis dans un milieu où tout le monde est très familier, où l’on s’embrasse, mais ça s’arrête là: «Bonjour, chérie. Comment vas-tu?»… C’est tout ! On est comme ça, nous les artistes. Parfois cela fait très peur… Et puis les gens se font souvent des idées:«Elle passe à la télé. Je ne peux pas lui parler !». Mais je vis comme tout le monde, moi! (rires) J’entends parfois des gens me dire des choses si incroyables que je n’arrive pas à croire que c’est de moi dont il s’agit. Tout ça pour te dire: on peut parler autant qu’on voudra, la chose la plus importante dans la vie, c’est l’amour. Donner et recevoir. On n’a rien fait si l’on n’a jamais aimé et si l’on n’a jamais été aimé vraiment. Non, on n’a rien fait…

300x300

Tu as sept frères et une sœur. Comment cela se passait à la maison?
Je faisais partie des trois derniers. Mon grand frère (Taj Mahal) chantait déjà le blues; il est très connu, mon grand frère… Je me souviens, gamine, quand il venait chanter dans la région, au lieu d’aller à l’hôtel il rentrait à la maison et il amenait ses copains. Cela devenait très «colonies de vacances». On faisait des bœufs; il nous faisait découvrir de nouvelles chansons. Un jour il est venu chanter chez moi, à Springfield, avec Led Zeppelin qui faisait sa première partie. Ce jour-là, j’ai rencontré Jimmy Page et Robert Plant. Il y a aussi eu Billy Joël… Ah, c’était vraiment génial! Sinon, mon petit frère est batteur-chanteur, ma sœur est chanteuse actrice, et j’ai deux frères peintres. Bref, on vivait dans un univers très artistique. Aujourd’hui, quand mon frère vient jouer en France, tout le monde lui demande s’il est bien le frère de Carole Fredericks ! Il n’en revient pas… (rires)

Peut-on envisager un jour une collaboration entre vous deux?
Je ne sais pas. Tout est possible. Je ne calcule jamais rien, pas assez d’ailleurs. Si je l’avais fait davantage, peut-être aurai-je vécu beaucoup plus de choses! C’est souvent le hasard qui m’a amené à faire tout ça. Ma rencontre avec Jean-Jacques Goldamn s’est produite comme cela: je n’ai rien fait pour. C’est lui qui m’a appelé après m’avoir vu sur scène lorsque j’étais choriste de Michel Berger, de France Gall, d’Eddy Mitchell. Et c’est devenue une très forte amitié. C’est mon frère. Mais, vraiment, je n’ai rien fait pour cela… De même, on n’a rien calculé lorsqu’on a décidé de mettre le groupe (Fredericks Goldman Jones) entre parenthèses. Cela s’est fait naturellement, et l’on continue de bosser ensemble sur ses disques, sur les projets de Céline Dion, sur mes propres disques.Pour mon frère, c’est la même chose. Tout est possible! De toute façon, j’adore chanter avec les gens. Vraiment j’adore. Mais je commence aussi à aimer chanter toute seule…

Ca n’a pas toujours été le cas?
Au début, j’avais peur… J’avais l’habitude d’être entourée de mes deux copines choristes! Aujourd’hui, ça me plait beaucoup, mais ça ne me déplait pas non plus de retourner derrière et de chanter à deux, trois ou quatre. J’aime chanter !

Pour en revenir à ton frère, as-tu vécu sa célébrité et son prestige comme un complexe au moment de te lancer dans ce métier?
Justement, c’est pour cela qu’à mon arrivée en France, je n’ai pas dit pendant des années qu’il était mon frère. Heureusement, personne ne pouvait faire la connexion puisqu’il a un nom de scène et que j’ai gardé mon nom de famille. Je voulais que les gens se fassent une opinion de moi sans avoir à faire la comparaison. Après, à partir de 1990, je l’ai dit. Beaucoup m’ont insulté parce que je leur avais caché! (rires) Alors je leur ai répondu: «Au moins, quand vous m’appeliez pour faire les chœurs, j’étais sûre que c’était Carole Fredericks que vous vouliez, pas la petite sœur de Taj Mahal!» Maintenant je n’ai plus à m’en cacher. Je pense que les gens commencent à se rendre compte que, toute seule, je ne suis pas si nulle que ça… (rires)

Pourquoi ne pas avoir essayé de faire carrière chez toi, aux Etats-Unis ?
Je ne sais pas! Quand je suis venue ici, c’était sur un coup de tête. J’étais en Californie. Je faisais de temps en temps des séances d’enregistrement à Los Angeles et à San Francisco. Je chantais dans une chorale de gospel avec soixante-dix autres chanteurs. C’était magnifique ! Et puis je chantais aussi dans un restaurant français hyper chic, «La Belle Hélène». A côté de cela, je travaillais dans un bureau. Je n’ai jamais été faite pour ça mais, chaque mois, il y a les factures qui tombent, alors il faut être un peu adulte de temps en temps! (rires) Un jour, dans mon bureau, du haut du quarante-huitième étage, entourée de sacrées chipies de nanas qui étaient connes comme ce n’est pas imaginable, je me suis demandais ce que je fichais là: «T’es pas mariée, t’as pas d’enfant, t’as pas d’attache, alors change de vie!». Au restaurant, je rencontrais des Français qui me proposaient de venir ici. Cela me faisait rire, moi qui ne connaissais pas un mot de français, qui n’avait jamais mis les pieds en France ! Jusqu’à ce jour où je me suis dit: «Pourquoi pas ? Va voir. Si ça ne marche pas, tant pis… Au moins, tu n’auras pas de regret dans vingt ou trente ans. Et puis tu pourras voir la Tour Eiffel et l’Arc de Triomphe!…» J’ai donc quitté boulot et appartement. Je suis retournée à Springfield Massachussets. J’ai bossé pendant quatre mois pour me payer mon billet d’avion Aller Simple. Et voilà…

Tu as beaucoup galéré ensuite?
Ecoute, le bon Dieu est très fort! J’arrive à l’aéroport. Roissy est immense. Or, je tombe nez-à-nez avec le patron du restaurant français dans lequel j’ai commencé. Il a appelé des amis, qui m’ont hébergé. Dans les soirées où je les accompagnais, les gens me demandaient de chanter. Un soir, quelqu’un m’a tendu sa carte en me donnant rendez-vous. Je lui ai presque ri au nez, mais j’y suis allée tout de même, avec le patron de «La Belle Hélène». Résultat, j’ai fait un album. Nul à chier! (rires) Disco boum boum… Terrible. J’ai du en vendre dix! (rires) Mais le directeur artistique m’a mis en contact avec Anne Calvert et Yvonne Jones. Et nous avons commencé toutes les trois comme choristes par une petite tournée avec Laurent Voulzy en 1979… Et voilà!

1990_album_fgj_300c

La célébrité a changé ta vie, j’imagine…
Ah ça oui… Les gens me disent souvent que les Français sont tolérants, mais l’intolérance existe51LpQQuev4L._SL500_AA280_ partout dans le monde! Le premier mot que j’ai appris ici, c’était «nègre»… L’exemple type, c’était à l’époque où j’habitais un petit deux-pièces dans une résidence tranquille. Evidemment, je n’ai pas les mêmes horaires de travail que la plupart des gens. Eh bien, il y avait des vieilles chouettes que cela dérangeaient, qui ne me disaient pas merci quand je leur tenais la porte, qui me la fermait au nez, qui me lançaient des «sale négresse, remonte dans ton arbre!» ou «Retournez chez vous !», «va te faire blanchir!»… J’ai tout entendu! Et puis, du jour au lendemain, quand je suis passée à la télé avec monsieur Goldman, les mêmes, je dis bien les mêmes : «Oh! J’en étais sûr ! Vous êtes chanteuse!… Formidable…» Je leur ai demandé comment ils pouvaient juger juste comme ça, en me regardant… Ce sont des gens qui ont peur. C’est de l’ignorance… Et c’est pareil dans toutes les villes du monde… Franchement, je ne vois pas comment tu peux cracher sur quelqu’un puis, à partir du moment où il passe à la télé, la personne devient formidable. C’est incroyable le pouvoir de la télé ! Des gens se moquaient de moi car je ne suis pas une femme très standard ; tout cela s’est arrêté net aussi! Pourtant, pour moi, rien n’a changé! On continue d’insulter les autres; c’est la même chose. Nous venons d’entrer dans un nouveau millénaire, c’est comme si l’on se trouvait devant un tableau vierge que l’on peut peindre avec les couleurs et les formes qu’on veut. Alors si on le peint avec la tolérance, l’amour, l’amitié, la compréhension, ce serait formidable… On a la chance de pouvoir rectifier les choses. On ne peut pas tout changer, mais on peut rectifier…

Les Etats-Unis te manquent ?
C’est bizarre, mais non! Quand je suis là-bas, je suis contente, je vois ma famille, je fais du shopping. Mais je ne me sens plus de là-bas. Ici c’est pareil: j’y ai tous mes repères, mais je ne suis pas française pour autant. Je suis une afro-américaine qui vit en France, qui a été formidablement bien accueillie, malgré les hauts et les bas dont on vient de parler. En fait, je me sens européanisée. Quand je vais aux Etats-Unis, personne ne me prend pour une Américaine. Quand je leur dis que je suis d’ici, ils ne me croient pas! Non, la seule chose qui me manque, c’est de ne pas assez voir mes neveux et mes nièces. Mais bon, je m’arrange pour y aller ou pour qu’ils viennent de temps en temps !…

Publicités

2 réflexions sur “Le Jour où je les ai rencontrés 8 – Carole Fredericks

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s