Vues d’auteur 7 – Ingrid Desjours

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Il est des billets plus faciles que d’autres à concevoir, plus rapides, plus simples: écrire sur les gens qu’on aime est toujours plus compliqué que présenter des inconnus. Peur de froisser, crainte de trop dire ou pas assez… les facteurs sont nombreux qui viennent rendre la tâche ardue, pour ne pas dire immense. Peu importe,  je me suis attelé à ces « Vues d’auteur »‘ avec enthousiasme. Parce qu’il faut bien l’avouer: dire aux gens qu’on aime que -justement- on les aime, c’est un sacré bonheur, un « petit » plaisir qui a tout des « grands ».

Tout de même, comme peu d’autres avant elle, l’auteure que j’ai invitée aujourd’hui me complique singulièrement la tâche. Certes, j’aime sa plume, profonde, intense, directe, trash parfois, hyper-sensible toujours. J’aime ses livres: ils m’ont impressionné souvent. Mais, depuis quatre ans que je la connais, Ingrid Desjours est aussi mon amie, une proche, une intime devrais-je dire, de ceux sur qui l’on sait toujours pouvoir compter, de ceux qui -au fil du temps- deviennent un peu votre « famille ». Pas facile alors de garder l’objectivité nécessaire, me direz-vous? Vous aurez raison! Pour contourner le problème je m’en tiendrai donc à ce que d’autres disent d’elle. Et que je partage, bien entendu. Ainsi, Ingrid Desjours serait -si l’on en croit quelques sources très autorisées- un grand écrivain qui n’occupe pas encore toute la place qu’elle mérite, quand bien même le succès est déjà au rendez-vous. L’une des « nouvelles reines du polar français », entend-on souvent. Pas faux. Et même incontestable. Toutefois, si le qualificatif se veut flatteur, permettez-moi (moi qui ne lis quasiment jamais de polars) de le trouver quelque peu réducteur. Car 9782266194266potens_ingrid_desjours_pocketil suffit de se pencher sur ses trois romans déjà parus (« Echo », « Potens » et « Sa vie dans les yeux d’une poupée », éditions Plon) pour le savoir: bien au delà des crimes perpétués et des enquêtes policières menées, l’ex-psycho-criminologue qu’elle était il n’y pas si longtemps nous offre surtout une exploration de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus sombre, de plus tourmenté. Une autopsie au scalpel, devrait-on dire! Lire Ingrid Desjours ce n’est pas seulement frissonner, c’est aller fouiller jusqu’au fond de nos tripes, en sortir secoué, bouleversé, sacrément chamboulé. Du polar donc, nous sommes d’accord, mais pas seulement! Du roman noir aussi. Du roman psychologique. Et des histoires d’amour, même si cet amour-là n’a pas grand chose à voir avec les productions Harlequin…

Pour vous en convaincre tout à fait, si vous avez le cœur bien accroché courez lire « Sa vie dans les yeux d’une poupée ». Un roman qui déroute,9782259221092 qui dérange. Un roman fort. Et donc rare. Qu’on lit en apnée. Je vais vous faire un aveu: à sa sortie, au printemps 2013, j’ai mis plus de temps qu’il n’en faut pour le lire. Déstabilisé par la violence, perturbé par la folie qui rampe et qui explose, écœuré parfois par l’horreur décrite, mais au final infiniment bousculé, je l’ai reçu en uppercut! Je ne suis pas le seul.
Le pitch? Barbara, une jeune esthéticienne fragile et effacée, n’a jamais connu d’histoire. Trop timide. De toute façon, sa mère avec qui elle vit (et qui n’a de maternelle que le nom) l’en empêche. Un soir, dans un jardin public, Barbara est violée. Pendant que l’homme la torture, elle trouve réconfort dans les yeux de la poupée qu’elle vient d’acheter. Lorsqu’elle se relèvera, elle aura tout oublié. Seule lui restera une hallucination, obsessionnelle: la poupée lui parlera désormais, la guidera, voudra qu’elle se venge. Mais de qui?… Au même moment, Marc Percoles -un flic cynique, macho et sacrément sauvage – reprend du service. Cassé, abîmé après le suicide de sa petite amie, il est peu à peu troublé par Barbara. Et  est persuadé qu’elle le mènera sur la piste du psychopathe qu’il traque…

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Puisque ce livre (par la grâce du récent coup de cœur d’un libraire très médiatique) revient ces temps-ci sur le devant de la scène, et puisqu’il sortira en mai en version poche (chez Pocket), j’ai voulu interroger son auteure. Histoire de vous la faire mieux connaître. Et, pourquoi pas?,  de vous la faire -vous aussi- aimer. A la folie.

Pour en savoir plus et connaître l’actualité d’Ingrid Desjours, sa page Facebook est ici.

 

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 Ingrid Desjours :
« Ecrire c’est prendre ses tripes, son cœur et son âme et les jeter en pâture au tout-venant… »


Comment es-tu venue à l’écriture?
L’écriture a toujours été pour moi un moyen d’expression naturel, évident. Ma première «œuvre», un pamphlet en alexandrins qui fustigeait mon école, m’a valu quatre heures de colle. J’avais 8 ans. Mais ça ne m’a pas dissuadée de continuer! J’ai toujours écrit, pour le plaisir… Jusqu’à ce jour magique où un éditeur m’a donné ma chance! De ça, je lui serai toujours reconnaissante car il m’a mise sur une voie qui me comble, même si ce n’est pas toujours confortable. Je n’ai, en revanche, pas le sentiment d’écrire des polars. Peut-être parce que j’ai du mal avec les étiquettes, les tiroirs (mon côté bordélique?) mais aussi parce que je ne pense pas respecter les codes très définis de ce genre littéraire. J’ai commencé à écrire des histoires sombres parce que c’est ce qui me vient le plus aisément, je pense… et qu’il était intéressant de mettre mon ancien métier (psycho-criminologue) au centre de l’intrigue. Mais, plus que le meurtre ou l’enquête, qui au final ne sont que des prétextes, j’aime explorer l’âme humaine et mettre en lumière sa part de pénombre.

S’il te fallait décrire ton univers…
Je ne sais pas si j’ai un univers… En revanche j’ai des obsessions littéraires, ça c’est sûr! Avec l’impression d’écrire toujours la même histoire, en filigrane. Il est beaucoup question des apparences, dans mes livres, de personnes aux antipodes de ce qu’elles paraissent. Je porte un regard assez acide, du moins sans concession sur notre drôle de société, les gens, les faux-semblants, la mesquinerie. Il y a de la colère et de la douleur, le thème de la culpabilité aussi, très souvent. Ainsi que celui de la maternité dans ce qu’elle peut avoir de dévorant, de dangereux pour la mère comme pour l’enfant. Bon, ok, ce n’est pas «Oui-Oui au pays des Bisounours» mais il y a toujours une touche de lumière, du moins je le crois! Une once d’espoir qui se matérialise dans un personnage sensible et humain, dans sa force de vie, son envie de dépasser ses blessures pour aimer à nouveau et être aimé….

On a beaucoup parlé de «Sa vie dans les yeux d’une poupée» pour ses scènes «trash», notamment celle du viol. Comment as-tu vécu le fait qu’on parle d’abord et surtout de cela?
Oui, on en a beaucoup parlé. Pas uniquement, heureusement! Je pars du principe qu’une scène qui fait parler est réussie. Dans le sens où elle a fait mouche et réagir. Mais plus que «trash» elle est, à mes yeux, simplement réaliste. Trop souvent, à l’écran ou dans les livres, les viols sont juste évoqués ou alors édulcorés, voire parfois érotisés. Cette scène choque parce qu’elle est plausible. Parce qu’elle reflète l’horreur d’un viol. Parce qu’on a le point de vue de la victime, ses sensations, ses pensées, sa résignation. On ne reste pas extérieur, on a les mains dans la terre avec elle…

Quelles ont été les réactions les plus fréquentes après la lecture de ce roman?
Les réactions les plus vives sont venues d’hommes. Certains m’ont demandé si j’avais un problème avec eux (la réponse est non. Et avec les femmes non plus tant que nous y sommes !). D’autres ont été choqués au point d’arrêter la lecture au chapitre 3. Certains sont venus me voir, en s’excusant presque au nom des violeurs, d’autres encore sont venus me dire comment j’aurais dû l’écrire (!). C’était assez étrange. Mais les réactions les plus touchantes ont été celles de femmes victimes de viol. Beaucoup sont venues me trouver, des larmes aux yeux, et m’ont remerciée d’avoir vraiment décrit ce que c’était. Elles se sont reconnues dans les réactions de Barbara, les réflexions qu’elles se fait pendant l’agression. Elles étaient «contentes» (je mets des guillemets évidemment) de lire une scène qui montrait ce que c’était qu’être victime. Une jeune fille est aussi venue me trouver pour me dire qu’elle n’avait jamais pu mettre les mots sur ce qu’il lui était arrivé, au lycée, mais que désormais elle savait que c’était un viol. Tu peux imaginer comme je me suis sentie toute petite et touchée de ces témoignages…

Comment écrit-on ces scènes si particulières? T’es-tu fixée des limites?
J’ai travaillé avec des violeurs. Il m’a été facile de me replonger dans les entretiens que j’ai eu avec eux. Ma seule limite était celle de la réalité, de la crédibilité. La mise en condition est toujours la même: j’ai l’impression de me dissoudre, de n’être plus moi mais mes personnages; je suis dans leur tête, dans leur corps… et j’écris ce que je ressens en étant eux. Alors évidemment j’en suis ressortie bouleversée, écœurée, triste… mais être dans la peau de Barbara m’a permis de mieux la comprendre et de ne pas juger la suite…

Comment parviens-tu à garder la distance entre tes personnages et la vie de tous les jours?
Qui te dis que j’y parviens? Quand j’écris je suis complètement habitée par mes personnages, ils sont avec moi tout le temps, comme des fantômes qui n’auraient pas de vie sociale et rien de mieux à faire que de me coller aux basques! Je pense à eux, je pense comme eux… ils sont là. Parfois même ils me bousculent pour que je me dépêche de raconter leur histoire… En fait, je me désocialise beaucoup en phase d’écriture. J’ai l’impression de vivre comme dans un rêve, tout me paraît étrange et cotonneux… Les personnages me vident de ma substance car je leur donne mes pensées, mes émotions et ils occupent la place vacante et grandissent jusqu’à ce que j’aie terminé de les sortir de moi, de les accoucher…Heureusement, passé le baby blues je passe à autre chose… jusqu’à l’histoire suivante !

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«Sa vie dans les yeux d’une poupée» est aussi une histoire d’amour. Sombre, certes, mais une histoire d’amour, puissante et inoubliable. Alors, même si ceux qui te connaissent savent que tu mets beaucoup de toi dans tes romans, on se dit parfois que tu te caches un peu derrière le paravent du polar. Pour conserver le mystère ou simplement pour te protéger. Me trompe-je?
Je ne cherche surtout pas à entretenir un mystère, que ce soit dans mes livres ou dans la vie de tous les jours. Je suis telle que je me montre. Non, c’est mal formulé : je montre très peu de choses de moi, que ce soit sur les réseaux sociaux (pas question de parler de ma vie privée ou de mes états d’âmes, je trouve ça obscène), lors des salons, ou dans le cadre d’interviews. Mais ce que je montre n’est pas un travestissement. Il n’y a aucune triche, juste de la pudeur. Dans mes romans, je ne parle pas de moi, mais c’est bien moi qui parle… toujours avec beaucoup de sincérité. Je ne joue pas, je ne triche pas. Maintenant, il est vrai que lorsque on raconte une histoire, ce premier niveau de lecture peut être un paravent, en tout cas il peut prendre le pas sur les idées de fond… mais si on sait (et veut, parce que ce n’est pas une obligation!) aller au-delà, c’est moi qui me tiens là, toute seule, presque à nu…

Pourrais-tu faire un jour des infidélités et flirter avec d’autres registres?
Oui. D’ailleurs… c’est en cours !

Ecrire, c’est forcément se mettre en danger ?
Je le pense. Ecrire c’est prendre ses tripes, son cœur et son âme et les jeter en pâture au tout-venant, avec l’espoir qu’ils ne seront pas déchiquetés, et qu’ils tomberont dans des mains amies qui sauront les comprendre et les aimer.

Depuis quand te considères-tu écrivain? Y a-t-il un livre en particulier qui t’a fait basculer vers ce «statut», ou est-ce depuis le tout premier?
Pour être honnête, je ne sais jamais vraiment comment me présenter quand on me demande ce que je fais dans la vie. Je navigue entre auteur, romancière, écrivain… Je ne sais jamais lequel est le plus humble, comment je devrais me définir, si je ne vais pas avoir l’air d’usurper quelque chose. C’est assez curieux comme sensation… surtout que je suis toujours un peu gênée quand je le dis! Pourtant, je ne crois pas que ce soit le terme choisi qui fasse la différence. «Écrivain» on l’est par la force des choses, par un regard qu’on porte sur le monde. C’est une lecture de ce qui nous entoure et une transmission par l’écriture, une urgence à le faire… «Écrivain» on le devient aussi grâce aux autres. À un éditeur, pour commencer, qui vous fait travailler, accoucher du texte le meilleur possible malgré vos réticences à lâcher certaines choses, un peu trop faciles, ou au contraire à aller vers d’autres, plus inconfortables… Aux lecteurs, ensuite. Parce que c’est quand on arrive à toucher la personne qui tient le livre dans ses mains qu’on a accompli sa « mission », qu’on peut se dire: oui, j’ai écrit pour d’autres que moi et je les ai emmenés quelque part.

L'édition grecque de "Sa vie dans les yeux d'une poupée"

L’édition grecque de « Sa vie dans les yeux d’une poupée »

De chacun de tes livres, y en a-t-il un qui tient une place particulière dans ton cœur?
Tous, pour des raisons différentes. «Echo», parce que ce fut le premier et parce que celle qui devait être ma première lectrice est partie avant qu’il ne paraisse. «Potens», parce qu’il est sorti dans la douleur, lors d’une période très difficile et qu’il était comme un grand cri face à l’injustice qui me frappait. «Sa vie dans les yeux d’une poupée», car c’est celui qui ressemble le plus à ce que je suis aujourd’hui et que j’ai une grande tendresse pour ses personnages.

Des projets?
Plein! Un nouveau roman, qui sortira en octobre prochain, chez Robert Laffont… et ses petits frères, déjà programmés aussi. Je travaille également sur un projet de série télé qui, je l’espère, verra le jour bientôt ! Et j’ai d’autres envies qui ne demandent qu’à se concrétiser… mais j’attends le bon moment (et d’avoir un peu plus de temps!)

Mais encore…

 

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Des rituels d’écriture?
Oui, c’est presque obsessionnel à ce niveau-là! Un câlin à mes chats, la chanson du moment que je passe en boucle et que j’accompagne à tue-tête (et une pensée émue pour mes voisins qui me détestent, une !…), puis le silence total, absolu, des bouchons dans les oreilles, une feuille A4 pliée en deux pour prendre des notes, mon ordinateur… Et puis seulement l’histoire et moi…

Une baguette magique et tes rêves d’écriture sont exaucés. Oui, mais lesquels?
J’ai perdu beaucoup de personnes à qui je tenais. C’est une douleur indescriptible de ne plus pouvoir partager certaines choses avec ceux que j’ai aimés, un manque, un vide immense qui m’engloutit parfois et me laisse glacée. Alors, si j’avais une baguette magique, je crois que je ferais en sorte que mes mots soient lus au-delà de l’absence… pour dire une dernière fois à mes disparus combien je les ai aimés et combien ils me manquent à chaque respiration, chaque pas, chaque nouvelle ligne qui viennent se heurter à leur silence de mort.

Des livres, des films, des chansons que tu aimes… 

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Les livres:
« 1984 » de George Orwell, « Tarendol » de René Barjavel, « Le portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde, « Des fleurs pour Algernon » de Daniel Keyes, « La part de l’autre » d’Eric-Emmanuel Schmitt, « Après l’Histoire » de Philippe Muray. Mais bien sûr la liste est loin d’être exhaustive…

 

 

Les films:
J’aime ceux d’Hitchcock et la série « Twilight Zone » qui me foutaient la pétoche quand j’étais petite. AlfredHitchcock16
« Dracula » de Coppola, qui est d’une sensualité folle19538598.
« Le nom des gens » dont la fraîcheur me redonne le sourire.
« Se souvenir des belles choses » de Zabou Breitman, et « Sur la route de Madison » qui me font pleurer comme une madeleine. Sinon je suis très branchée « séries ». En ce moment, je suis « Walking Dead » et « Homeland », je viens de terminer « Breaking Bad » que j’ai adoré et je compte bien regarder « True Detective »

 

La musique:
J’aime beaucoup Lhasa de Sela et l’intensité qu’elle dégageait. Je suis très « rock », j’aime donc Noir Désir, et tout particulièrement Damien Saez dont j’admire la plume autant que la musique. Sinon, au gré de mes humeurs, j’aime écouter Goldman, Zazie, Muse, Gossip, Bashung, Gainsbourg, Brel, Björk, Nougaro, Damien Rice, Eric Clapton, Melissmel, Leonard Cohen, Nick Cave, Michel Berger, Nirvana, Pink, Queen, Les Têtes raides, Stromae, Balavoine… Pfiou… La liste est trop longue là aussi!

 

 

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7 réflexions sur “Vues d’auteur 7 – Ingrid Desjours

  1. Pingback: La Prunelle de ses yeux | Le cœur a mes raisons - Laurent Fialaix

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