Vues d’auteur 6 – Marie Charrel

@Bruno Klein

@Bruno Klein

 

A ceux qui me demandent suivant quels critères je lance mes invitations ici, dans ces « Vues d’auteur », je réponds simplement: je veux vous présenter quelques-uns des gens que j’aime. Pour leurs livres et pour ce qu’ils sont. Des amis, de bonnes connaissances, des relations plus ou moins lointaines aussi quelquefois… Peu importe, s’ils sont là c’est parce que, de près ou de loin, eux, leurs livres, parfois les deux à la fois, font partie de mon univers, celui que je vous laisse voir au fil de ce blog. Car mon leitmotiv n’a pas changé depuis un an et demi que je l’ai créé, ce site : partager avec vous mes coups de cœur. Ces personnalités talentueuses, attachantes, la plupart du temps hors du commun, en font partie.

Celle que je veux vous présenter aujourd’hui ne déroge pas à la règle. Je connais Marie Charrel depuis deux ou trois ans, par le jeu d’une amitié commune qui nous permet de nous retrouver régulièrement autour d’une table (toujours excellente, de surcroît!) le temps de soirées où les fous-rires se succèdent. Une bulle d’air à chaque fois, une parenthèse enchantée, des petits moments qui rendent la vie belle et provisoirement insouciante… Lors de ces soirées, j’ai donc souvent croisé Marie; alors, je peux le dire: voilà une jeune femme qui ressemble point par point à ses romans. Pétillante, délicate, mais aussi dense, profonde, hypersensible, voire parfois (et ça n’a rien pour me déplaire!) un peu caustique.

CVT_Une-fois-ne-compte-pas_1520Journaliste économique au Monde, Marie Charrel a publié en 2010 un premier roman, «Une fois ne compte pas» (éd. Plon, et en poche chez Pocket). qui contait l’histoire de quatre personnages se réveillant du jour au lendemain dans la vie qu’ils rêvaient de vivre. Un livre prometteur dont beaucoup attendait la «suite». Marie s’est donnée le temps. Et la voici qui nous revient avec « L’enfant tombée des rêves »9782259213202WEB (éd. Plon). Un livre dans lequel elle se penche, cette fois, sur le thème douloureux des secrets de famille.

Le pitch? Emilie a 12 ans. Solitaire, pleine d’imagination, elle peint des toiles qui font trembler son père et incitent sa mère à se réfugier dans un étrange silence. Souvent, elle fait un cauchemar aussi, toujours le même, celui d’un homme tombant d’un balcon. Ce qu’elle ne sait pas encore c’est qu’à près de 3000 kilomètres de là, en Islande, Robert Repac, un vieux médecin qui vit retiré du monde pour tenter d’exorciser son passé, est poursuivi par le même cauchemar. Lorsqu’un jour celui-ci surgit dans la vie d’Emilie, la petite fille va vite comprendre que depuis toujours ses parents lui mentent sur ses origines. Et si la quête de la vérité lui permettait de chasser enfin le fantôme obsédant?…

Parce que ce joli livre, mélancolique et doux-amer, vous habite longtemps, et parce que Marie Charrel réussit là le difficile défi du deuxième roman, j’ai eu envie de l’interroger. Histoire de vous la faire (mieux) connaître, et d’évoquer avec elle – outre ce nouvel ouvrage – l’expérience de l’écriture, ses enjeux, sa force, et parfois ses difficultés.

Pour plus d’infos, et pour connaître son actualité, son site:
 http://mariecharrel.wordpress.com

marie-charrel-portrait

Marie Charrel : 

«Les auteurs sont des artisans qui bâtissent des royaumes à l’aide de briques qu’ils ont chinées ça et là.»

Parle-nous de ce deuxième roman, «L’Enfant tombée des rêves». Comment est-il né?
Sa genèse fut un peu compliquée. Il y a eu plusieurs récits avortés avant celui-ci. En partie à cause d’un deuil, qui m’a violemment bouleversée. Je voulais parler de cela: le deuil. Cette douleur. Celle des mères, au-delà des mots. Mais je n’ai pas pu. Ce que j’écrivais était mauvais, précisément parce que cette douleur-là était au-delà des mots pour moi aussi. Mais en tentant malgré tout d’écrire, en creusant, l’histoire d’Emilie et Robert s’est peu à peu imposée. J’ai compris que mon envie profonde n’était pas, dans l’immédiat, d’écrire sur le deuil. Elle était d’écrire sur les secrets de famille.

Une nécessité? Une envie de longue date?
Je savais depuis longtemps que ce thème s’imposerait à moi un jour ou l’autre. Par désir autant que par nécessité. Toutes les familles sont marquées par des secrets. Certains sont parfaitement anecdotiques. D’autres sont plus douloureux, dramatiques. Dans tous les cas, ces secrets jettent leurs ombres sur les pas des vivants. Ils pèsent sur leurs âmes. Derrière chaque individu se joue un théâtre d’ombres chinoises. Je trouve cela fascinant. Et effrayant. Comprendre l’influence de ces ombres chinoises est une obsession. Pourquoi certains individus ne cherchent-ils jamais à s’en débarrasser? Pourquoi d’autres témoignent d’une incroyable résilience face à cela? Pourquoi certains schémas familiaux se reproduisent sur des décennies, sans que personne ne soit capable de les comprendre, et encore moins de les briser? Les théories sur les liens transgénérationnels expliquent en partie cela: comment les secrets peuvent marquer de leurs empreintes une 9782253068198tumblr_inline_n0zblp93p41sxteklfamille sur plusieurs générations. Certains écrivains ont également exploré ce thème avec talent. Comme Philippe Grimbert et ses formidables romans « Un secret » et « La petite robe de Paul ».

Pourquoi avoir choisi la voix d’une enfant, pour cela ?
Parce que les enfants devinent toujours les secrets qu’on leur cache. Inconsciemment ou non, ils cherchent à combler les silences de leurs parents par l’imagiaire. Ils «bouchent» les trous, littéralement, comme ils peuvent. Bien sûr, certains sont ravagés par ces secrets, lorsqu’ils sont trop lourds. Leur esprit, alors, se mue en terre aride. Mais d’autres réagissent différemment: leur imaginaire se développe au-delà du raisonnable. C’est une forme de résilience, magnifique et fertile. Parfois douloureuse, aussi, car d’une certaine façon, elle les coupe du réel. C’est ce que je voulais montrer avec Emilie.
La problématique de Robert est différente. Chez lui, les secrets ont eu un autre effet : la culpabilité. Ses épaules ploient sous le poids d’un drame dont il se juge responsable.

Un auteur, dit-on, met toujours de lui dans ses livres. Et toi ?
Oui, un écrivain met toujours de lui dans ses textes. Pour construire le paysage émotionnel des personnages, il faut bien piocher quelque part: dans le sien. Mais aussi dans ceux observés chez d’autres, ou découverts dans les livres, au cinéma. Je crois que les auteurs sont des médiums : ils transmettent. Ils sont des artisans qui bâtissent des royaumes à l’aide de briques qu’ils ont chinées ça et là.
J’ai prêté à Emilie des sentiments et des expériences que j’ai vécus directement ou indirectement. Pour que ses préoccupations et son vécu soient le plus proches de ceux d’une fille de 12 ans, je me suis replongée dans mes souvenirs. Quelles étaient mes préoccupations quotidiennes, à l’époque ? Et celles de mes amies ? Les émotions que j’avais à cet âge-là étaient brutales. A vif. A 12 ans, on n’a pas eu le temps de se construire des murs. Je tenais en particulier à ce que les scènes se déroulant au collège sonnent vrai, car ces années-là sont déterminantes dans le parcours des adolescents. Elles peuvent être cruelles. Je désirais montrer cette cruauté-là. 

Pourquoi avoir choisi l’Islande (où vit Robert Repac) pour lieu de ce roman ?paysages-islande-1_2205137
Je nourris une affection particulière pour l’Islande. Sa musique, sa littérature, ses paysages lunaires. Les Islandais sont des insulaires, farouchement indépendants, mais aussi très solidaires. Et proches de la nature. Lors de mon dernier séjour là-bas, j’ai été saisie d’une fulgurance:c’est là qu’un personnage tel que Robert se réfugierait s’il devait fuir son passé… Il rechercherait un pays où il pourrait à la fois être seul tout en comptant sur quelques amitiés fortes – avec son voisin Jóhann, notamment. La complexité des paysages islandais, tantôt bruts et désertiques, tantôt bouillonnants de couleurs et de contrastes, résonnait avec la mélancolie de Robert. C’était une évidence. Il me semble important que les personnages ressemblent au lieu qu’ils habitent. Le décor doit être une extension de leur personnalité.

Emilie, elle, vit à Annecy…
J’aurais pu situer l’intrigue d’Emilie, à Paris, où je vis. Mais j’ai préféré Annecy, oui. Je suis très attachée à cette ville où j’ai grandi: c’est un clin d’œil autant qu’une façon de lui rendre hommage.

Un deuxième roman est souvent guetté, attendu. Pour beaucoup c’est un défi. Dans quel état d’esprit t’es-tu trouvé au moment de l’écriture ?
C’était un «balagan» incroyable! Ce mot, emprunté à la cinéaste Marceline Loridan-Ivens et que j’emploie dans le roman, signifie « bordel » en hébreu. Il correspond bien aux sentiments qui m’animaient alors: je venais de perdre un être cher. Mais j’étais aussi excitée et terriblement ambitieuse. Je voulais que ce roman soit meilleur que le premier, je rêvais qu’il soit à la fois une intrigue, un récit initiatique, un conte philosophique, qu’il soit drôle et grave, profond et léger, réel et fantastique, enrichi de réflexions sur la vie, la mort, le deuil, le nihilisme, l’absurde… Et je me suis plantée.

Pourquoi?
Les premiers textes, que j’ai abandonnés, étaient également mauvais pour ces raisons-là: j’en voulais trop! Trop d’histoires en une seule, trop de réflexions, trop de douleurs, trop de tout… C’était illisible ! Mon projet était à la fois prétentieux et irréaliste. Il a fallu que je tente malgré tout de le mener à bout pour le comprendre. J’ai beaucoup appris de ces errements. Jusqu’au jour où, au milieu de ce balagan, Emilie est apparue. La «voix» (mes romans commencent toujours par la voix d’un personnage, qui se met à me raconter son histoire) s’est manifestée. Je me suis alors concentrée sur elle, et sur elle seule.

Et lors de sa sortie ?
Ce fut un moment déroutant. En partie parce que le roman était terminé plus d’un an avant la parution: j’étais déjà loin, dans d’autres histoires, d’autres voyages. Il fallait que je retourne en Islande. Avec une difficulté supplémentaire: je porte un regard assez dur sur mes textes. Ce sont des instants de fragilité et de doutes, mais aussi d’émotions fortes. Lorsque les premiers lecteurs m’ont confié avoir été touchés par l’histoire d’Emilie et Robert, je tremblais. Littéralement.

Quel souvenir gardes-tu du premier, de l’écriture comme de sa publication?
Je l’ai écrit sur plusieurs années, sans penser une seconde à une publication. C’était un refuge, où je retournais chaque fois que mes études me laissaient un peu de temps. La parution a été déstabilisante: j’avais du mal à imaginer que des personnes, tranquillement installées chez elles lisaient mes mots! Le plus surprenant fut de découvrir à quel point les lecteurs projettent leur propre imaginaire sur le récit. Dans «Une fois ne compte pas», quatre personnages se réveillent, du jour au lendemain, dans la vie qu’ils rêvent de vivre. Pendant les salons littéraires, des lecteurs venaient me confier ce qu’ils avaient saisi du roman; ils tiraient des conclusions qui avaient en réalité sens au regard de leur propre vie; ils prêtaient aux personnages des intentions auxquelles je n’avait pas pensé. En résumé: ils s’appropriaient l’histoire. C’est troublant. Je n’imaginais pas que cela ira aussi loin.

mc3

Le grand public ne te connaît pas encore, ou pas bien. Parle-nous de toi. C’est qui, Marie Charrel, dis-moi ?
Journaliste économique au Monde le jour, écrivain la nuit, la tête dans les nuages, tout le temps. Passionnée de musique et de mots. J’aime évoluer entre plusieurs mondes sans vraiment appartenir à aucun, trouver mon équilibre dans le déséquilibre, et surtout construire des ponts.

Ecrire a changé ta vie?
Difficile à dire, car l’écriture n’est pas entrée dans mon existence du jour au lendemain. Elle s’est installée progressivement. Je ne conçois pas ma vie sans elle. Est-ce qu’être publiée à changer quelque chose? Je ne crois pas. Lorsqu’on écrit, on est toujours seul face à son ordinateur.

Depuis quand écris-tu?
Vers 18 ans, mais j’ai toujours eu la tête remplie d’histoires. Enfant, j’étais une conteuse. Tout était objet d’aventures et d’expériences. J’étais souvent dans la forêt, un peu sauvageonne, je passais des heures à bricoler des cabanes, parler aux animaux, sauver le monde, peindre. Je m’inventais des vies. Je ne faisais pas bien la différence entre le réel et l’imaginaire. Cela ne m’intéressait pas. C’est quelque chose que j’ai en commun avec Emilie. J’ai commencé à écrire quand refuser de reconnaître cette différence devenait compliqué avec le monde extérieur. Car il était hors de question que je renonce à mes aventures en devenant « adulte ». Pour quelle raison? Après tout, ce n’est pas incompatible.  Ça ne devrait l’être pour personne.

Aujourd’hui, pourquoi écris-tu ?
Je dirais plutôt: pourquoi pas? Ecrire, c’est avoir mille vies: la sienne, et toutes celles de ses personnages. Lorsque je ne suis pas en train de concevoir une histoire je me sens pauvre. Vide. Il me manque un pilier. Sans l’imaginaire, je suis comme un tabouret à trois pieds: je tombe. C’est comme ça.

Mais encore…

 mch

Des rituels d’écriture ?
Aucun. J’ai besoin de solitude, mais on peut trouver aussi la solitude au milieu de la foule. Il m’arrive d’écrire dans le métro, dans les cafés. J’emmène ma bulle n’importe où.

Une baguette magique et tes rêves d’écriture sont exaucés. Oui, mais lesquels?
Un coup de baguette, et hop! Je mets un point final à l’enquête que je projette d’écrire sur une peintre du début du XXème siècle disparue dans les camps (j’ai déjà les documents d’archives, des photos, des témoignages) ; je publie un roman jeunesse illustré par mon ami Syrano, un talentueux dessinateur et musicien (c’est en cours) ; j’achève un essai sur l’hypocrisie stérile des nihilistes (ils ont failli avoir ma peau alors qu’aucun d’eux ne vit conformément aux idées qu’ils prêchent) ; je peaufine mon troisième roman (bien avancé) et termine le quatrième (l’idée fleurit)… La seule chose qui me manque pour mener tous ces projets à bout, c’est du temps. La véritable magie, ce serait ça : pouvoir s’offrir du temps de vie en plus.

Des livres, des films, des chansons que tu aimes…
Il y en a tellement, comment choisir? Pour faire simple, j’en mentionnerai seulement trois.

Un film : « Le Pont des arts », d’Eugène Green (2004). Un objet cinématographique singulier, mélancolique, évoquant entre autres le pouvoir de la musique.

 

 

Un album : «Grace», de Jeff Buckley. Parce qu’il touche vraiment à… la grâce.

 

TourSombreCouvUn livre : «La Tour sombre», de Stephen King (éd. J’ai Lu). L’histoire court en réalité sur huit romans, que King a écrit entre les années 1970 et 2012. Il dit lui-même que « La tour sombre » est « le Jupiter du système solaire de son imagination ». C’est vrai. Il n’a jamais rien écrit d’aussi bon.9782070363735

Allez, un autre pour la route: «La promesse de l’aube», de Romain Gary (éd. Folio). Un hommage à l’amour immodéré d’une mère où l’on devine aussi les ravages qu’il peut provoquer.

Publicités

3 réflexions sur “Vues d’auteur 6 – Marie Charrel

  1. Pingback: Un rencontre avec Laurent Fialaix autour de "L’enfant tombée des rêves" | MARIE CHARREL

  2. Pingback: L’enfant tombée des rêves, de Marie Charrel | Carnet de lectures (et autres futilités)

  3. Pingback: L'enfant tombée des rêves de Marie Charrel : le poids des secrets de famille

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s