Vues d’auteur 5 – Lorraine Fouchet

@ David Ignaszewski-koboy

@ David Ignaszewski-koboy

S’il fallait tirer un premier bilan (prématuré, j’en conviens!) de ma vie professionnelle, quelques rencontres tiendraient une place à part dans ma mémoire et dans mon cœur. J’ai déjà parlé de certaines dans la série « Le Jour où je les ai rencontrés », notamment celles avec Juliette Gréco , Guy Bedos ou encore Isabella Rossellini  (mais je n’en ai pas fini avec cette série qui reviendra bientôt). Parmi celles qui – émotionnellement parlant – compteront beaucoup, figure sans le moindre doute ma rencontre avec Lorraine Fouchet.

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Je vais être honnête, je ne la connaissais pas avant que son attachée de presse d’alors me parle d’elle. Si ma mémoire  ne me fait pas défaut ce devait être en 2004, au moment de la sortie de son roman «Le Bateau du matin». A moins que ce soit en 2003, après que «L’Agence» reçut le très envié Prix des Maisons de la Presse. Comme je l’ai déjà dit dans Vues d’auteur 2-Bertina Henrichs j’animais alors une émission au sein d’une radio associative qui diffusait au sein d’un hôpital, à destination des patients et du personnel soignant. Pendant trois ans, chaque semaine j’y ai reçu nombre de personnalités, parmi lesquelles Mireille Darc, Yannick Noah, Marc-Olivier Fogiel, Lio ou encore Philippe Besson. Le jour où l’attachée de presse me parla de Lorraine Fouchet (un ancien médecin urgentiste devenu écrivain à 40 ans), j’y vis forcément une « cliente » idéale comme on dit. J’ai donc lancé l’invitation. Et Lorraine est venue.

Je me souviens comme si c’était hier  de ses yeux qui pétillaient, de nos rires, des frissons surtout qui m’ont assailli tout au long de cette heure d’entretien que j’aurais voulu pouvoir prolonger tant Lorraine Fouchet, ce jour-là, m’a ému. Simplement, sincèrement, avec les mots du cœur, elle m’a parlé de son ancienne activité de médecin, bien sûr. De son père aussi, Christian Fouchet. Intime de De Gaulle (qu’il rejoignit à Londres dès le 17 juin 1940), ambassadeur de France au Danemark, Haut-Commissaire en Algérie pendant le conflit, Ministre de l’Intérieur en plein Mai 68, Christian Fouchet était un père particulier, on le devine. Que Lorraine vénérait, mais qu’elle perdit à l’âge de 17 ans. C’est par amour pour lui qu’elle devint médecin plutôt qu’écrivain (il en rêvait pour elle). Ce jour-là, je m’en souviens, derrière les sourires et la passion, j’ai vu la mélancolie, le poids de l’absence malgré les années qui avaient passées, l’importance de la figure paternelle, comme une statue du commandeur qui pèse en même temps qu’elle guide. Ce jour-là, oui, j’ai vu les yeux d’une petite fille, j’ai entendu les blessures et la résilience, j’ai deviné («espéré» serait peut-être le mot le plus juste!) le livre qui un jour existerait. Et c’était beau, très beau…

Les années ont passé, Lorraine Fouchet est revenue me parler à l’antenne de son roman suivant (« Nous n’avons pas changé », 2005). Depuis nous nous suivons de près. Elle fait partie de ces gens que j’aime croiser régulièrement. Et que je lis souvent. Son univers? Des romans populaires, au sens noble du terme, comme ne savent en faire chez nous qu’une poignée d’écrivains.

Jusqu’à «J’ai rendez-vous avec toi – Mon père de l’intérieur» qui vient de sortir (aux éditions Héloïse d’Ormesson). Un livre forcément à part dans sa bibliographie. Celui que j’attendais, et qui me rappelle tellement notre première entrevue…

«Pour ceux qui ne te connaissaient pas dans l’intimité, tu étais un homme politique imposant et sérieux, écrit-elle au début l’ouvrage. Pour moi, tu étais un papa souriant qui avait pour amis Charles de Gaulle, Saint-Exupéry, Alexandra David-Néel ou André Malraux. Un papa qui avait sur son bureau un téléphone, même pas rouge, réservé à l’Elysée. Un papa pour lequel je suis devenu urgentiste, ce qui m’a permis de réanimer le papa des autres. La veille de ta mort tu m’as dit que médecin c’était le plus beau métier du monde. J’ai fait médecine à cause de cette dernière conversation que nous avons eue au téléphone. Heureusement que tu n’as pas dit mannequin ça m’aurait privée pour la vie de moelleux au chocolat…» 

J’en suis désormais certain, ce récit-là Lorraine Fouchet le porte en elle depuis longtemps, très longtemps. Mais de longues années elle ne se l’autorisa pas. Trop grand pour elle, pensait-elle. Trop personnel. Trop «impudique». Trop «chamboulant». Puis, parce qu’un matin, dans une brocante, elle aperçut ses Mémoires, celles-là même qu’il lui avait offerts et qu’elle n’avait jamais voulus lire, le déclic enfin se produisit. C’est maintenant qu’il lui fallait affronter le passé, renouer le dialogue interrompu. En résulte un livre fort et bouleversant, comme un manuel d’Histoire intime et intimiste. Un parcours de vie aussi, celle d’une enfance singulière. Un face-à-face post mortem plein d’amour et d’admiration, de quelques remords et d’une infinie tendresse. Un récit confession qui chamboule, bouleverse. Et qui, finalement, parlera à tous ceux qui rêvent de renouer un dialogue impossible. Bref, la lecture de ce livre fut pour moi un coup de cœur immense. Normal donc de retrouver Lorraine Fouchet dans ces « Vues d’auteur »…

* Pour en connaître davantage sur l’auteur,  son site internet est ici.

 

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Lorraine Fouchet :

« J’ai renoué le lien avec mon père; maintenant je peux le laisser partir… »

Te souviens-tu du jour où l’on s’est rencontré? Ce jour-là déjà tu me parlais beaucoup de ton père, et tes yeux brillaient si forts que je n’ai pas pu les oublier…
C’était à l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne-Billancourt; tu animais une émission sur la radio interne de l’hôpital, pour donner un peu de joie aux malades hospitalisés. Tu avais un sourire contagieux et le genre de regard rieur qui donne envie de ne pas répondre au téléphone portable qui vibre comme un lapin crétin au fond du sac à main. On a parlé, déliré; les patients au fond de leurs lits nous ont peut-être trouvé fous mais ils ont oublié le temps d’un moment ce qui les amenait là.

Ces temps-ci, tu publies « J’ai rendez-vous avec toi » dans lequel tu parles de ton père, et de ta jeunesse avec et sans lui. Comment grandit-on dans l’ombre d’un si grand homme ?
C’était facile, j’étais tombée dans la marmite quand j’étais petite, comme Obélix ; ça me paraissait normal.

Avec la réflexion et le recul que t’ont apporté l’écriture de ce livre, comment vois-tu ces années qui t’ont menées jusque là, la Lorraine d’avant ce livre ?
Si tu m’avais dit il y a deux ans que j’allais écrire sur mon père, j’aurais éclaté de rire et je t’aurais répondu «No way, même pas en rêve!». Mais il y a un an, je suis allée à un vide-grenier, dans ma rue, j’ai reconnu de loin la couverture bleue du premier Tome des Mémoires de mon père, avec son nom et sa photo. Je l’ai acheté un euro. Je l’ai lu pour la première fois, alors qu’il était mort depuis quarante ans, et que j’avais ce livre dans ma bibliothèque, tout en haut, hors de portée, hors de vue. Du coup j’ai eu envie de continuer notre conversation si brutalement interrompue un mois après mon bac.

Te sens-tu radicalement différente aujourd’hui ? N’aurais-tu pas «grandi», par hasard ?…
Je me sens libérée, j’ai renoué le lien avec mon père; maintenant je peux le laisser partir, j’ai enfin coupé le cordon. Pour ça il fallait le renouer puis le trancher. Pourtant je me sentais adulte, libre, amoureuse, un peu orpheline mais pas de quoi en faire un fromage; je ne suis pas la seule. Ecrire ce livre m’a chamboulée et libérée, vraiment. Même si je somatise à fond: je pouvais manger des pierres, mais depuis un mois j’ai une gastrite de stress. Ca ira mieux bientôt. J’ai grandi, mais mon estomac pleure encore.

Ce livre est une formidable thérapie, non ?
Oui, tu as raison. Pourtant j’en ai fait deux, à quelques années d’intervalle, en face-à-face. J’ai pleuré, ri, compris. Mais je parlais des vivants présents, pas de l’absent.

C’est une magnifique déclaration d’amour, aussi…
Le lien père-fille est universel, intemporel, intense. Mon père est mort quand j’avais 17 ans; j’avais déjà des amoureux mais je n’avais pas encore pris mon envol. Il allait m’emmener en voyage surprise pour mes 18 ans; je ne savais pas où, et aujourd’hui encore je l’ignore. Mais en écrivant je crois que j’ai trouvé, et j’emmène les lectrices et les lecteurs avec nous, à Londres, en Pologne, aux Indes, au Danemark, à Alger, et en France.

Si tu parles beaucoup à et de ton père, pour la première fois tu parles aussi de toi. Je crois savoir qu’il a fallu te faire violence, non? Pourquoi cette pudeur qui te caractérise tant, c’est vrai, mais qui est finalement assez inhabituelle quand on écrit?
Parce que, moi, je ne suis pas un personnage de roman, ni une héroïne, juste une narratrice. Je ne suis pas actrice mais scénariste. Je suis la marionnettiste, pas la marionnette. Sauf que dans ce livre, impossible de tricher! C’est une conversation, un dialogue. Je suis devenue médecin urgentiste à cause de la dernière conversation que j’ai eue avec mon père juste avant sa mort. Alors il fallait que je lui raconte mes années au SAMU et à SOS Médecins, jusqu’au jour dingue où j’ai rédigé le certificat de décès de Marguerite Duras et décidé de poser mon stéthoscope pour passer ma vie à écrire. J’étais obligée. Ce n’est pas un choix. C’est une conséquence.

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Toute l’histoire de la deuxième moitié du XXème siècle défile en tes pages, beaucoup de nos grands hommes aussi… De tous ces grands personnages que tu as croisés petite fille ou adolescente, lequel (ou lesquels) te laissent le plus fort souvenir?
André Malraux était celui qui me fascinait le plus, avec sa voix, sa gestuelle, ses tics, ses fulgurances, ses envolées lyriques. Quand il venait diner à la maison, je venais lui dire bonjour, ensuite je dinais dans la cuisine avec Armand, le majordome qui faisait partie de la famille. Sauf pour mon anniversaire, une année, où il m’a invitée au restaurant avec mes parents. C’est la seule fois de ma vie où j’ai goûté du Château-Pétrus. A l’époque j’aurais préféré du Coca… (bon d’accord, j’ai honte!). Ces hommes dont je parle, Malraux, mon oncle Gaston Palewski, Saint Exupéry que je n’ai pas connu, ou Alexandra David-Néel, certains lecteurs ne les connaissent pas, pourtant ils étaient plus forts que James Bond ou Indiana Jones, plus magiques qu’Harry Potter. Alors je leur raconte ces histoires incroyables. Et vraies.

Justement, parlons de cette rencontre manquée avec Alexandra David Néel. Tu sembles culpabiliser encore d’avoir refusé de te rendre chez elle le jour de ses 100 ans alors qu’elle t’attendait. Mais tu avais 12 ans ! Ne penses-tu pas que tu serais passée à côté de cette rencontre-là…
 Je ne me suis jamais posée cette question, pourtant elle change toute la donne. Peut-être que oui, en effet. Donc, finalement, j’ai presque bien fait d’avoir peur de la voir?… J’avais la trouille, en serrant la main d’une dame de 100 ans, qu’elle tombe en poussière entre mes doigts. Pourtant elle venait de faire renouveler son passeport. C’est plutôt elle qui m’aurait broyé la main!

En te lisant on se dit qu’après ce livre-là tu ne pourras plus jamais être l’auteur que tu étais, que tu ne pourras que te diriger vers d’autres univers… Une impression?
Carpe diem. Ma tête, mon cœur (et mon estomac) vivent à plein la sortie de ce livre-là, de ces retrouvailles à travers le temps. Demain est un autre jour.

Le prochain est en route?
J’ai l’histoire, l’atmosphère, les personnages, l’unité de temps, et le lieu : cette île de Groix que j’aime. Ce sera un roman de détente, familial, choral. Mon estomac sera guéri, j’emmènerai les lecteurs en vacances et je serai toute cool.

Au fait, depuis quand écris-tu?
J’ai commencé à 7 ans. J’étais fille unique, je m’ennuyais quand je rentrais de l’école. Alors je m’inventais des amis de papier qui jouaient avec moi. De plus, Malraux, Maurois et Mauriac étaient des amis de mes parents. Le Général de Gaulle et mon père avaient rédigé leurs Mémoires. Ecrire était une occupation normale pour moi. : je croyais que toutes les familles françaises avaient fait de la Résistance et étaient décorées de la Légion d’honneur et bardées de médailles gagnées au combat. Je croyais que tous les adultes écrivaient des livres.

 Y en a-t-il encore que tu t’interdis d’écrire? Des sujets que tu refuses d’aborder?J’aurais dit «mon père»  il y a deux ans…

Mais encore…

Des rituels d’écriture ?
Sur mon ordinateur, un Mac. Et j’ai toujours un petit carnet et un crayon Ikéa dans ma poche ou mon sac pour noter ce qui vient. Et des post it de couleur collés partout. J’écris le jour, jamais la nuit : la nuit est faite pour la fête, ou l’amour, ou la musique (ou pour dormir mais je n’aime pas ça, je trouve que c’est une perte de temps, un mal nécessaire).

Une baguette magique et tes rêves d’écriture sont exaucés. Oui, mais lesquels ?
Etre publiée, voir exister sous forme de livres les histoires que j’ai pianotées sur le clavier, c’est déjà magique. Voir dans l’avion, le train ou le RER quelqu’un lire un de mes livres, c’est déjà magique. Je suis déjà exaucée. Je travaille pour continuer à mériter cette chance. Tout de même, une chose me ferait plaisir, vraiment. Que lire «J’ai rendez-vous avec toi» aide mes lecteurs à parler avec leurs parents ou avec leurs enfants avant qu’il soit trop tard. On croit qu’on a la vie devant soi, et ensuite on se reproche de ne pas avoir raconté, de ne pas avoir écouté. Les hommes de la génération de mon père ne racontaient rien à leurs enfants. J’espère que les papas d’aujourd’hui prennent plus le temps de parler.

Des livres, des films, des chansons que tu aimes… 

Les livres :41FW7RH47KL 741823
«Le bruit des clefs», d’Anne Goscinny. Une pépite de tendresse.
«Quand j’avais cinq ans je m’ai tué» de Howard Buten. Un lingot de délicatesse!
«Nos bonheurs fragiles» de… Laurent Fialaix. Un diamant d’émotion (pardon à l’auteur de ce blog, mais je lui interdis formellement de censurer mes réponses, même par discrétion! J’écris ce que je veux!!!)
Je pourrais citer aussi  «Le magasin des suicides» de Jean Teulé, les livres de Philippe Besson, les polars de Donna Leon  et ceux de Fred Vargas.

 

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Les films :
«Beignets de tomates vertes».
Les films de Fellini, Scola, Visconti, Woody Allen, Claude Lelouch, Steven Spielberg. 21002178_20130429173420254Récemment, «La Grande bellezza» de Paolo Sorrentino.

Les chansons :
Toute la playlist musicale qui est à la fin de mon livre, et particulièrement :
«Il pleut sur Nantes» de  Barbara, «Papa can you hear me ?» de Barbra Streisand (extrait du film «Yentl»), «Ton héritage» de Benjamin Biolay, «Parler à mon père» de Céline Dion, «Ta main» de Grégoire, «La quête» de Jacques  Brel, «Ma fille» de Serge Reggiani, «Dear Father» de Neil Diamond (tiré du film «Jonathan Livingstone le goéland»).
Et l’incroyablement aérien Adagio du Concerto pour Hautbois d’Alessandro Marcello.

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