Vues d’auteur 4 – Claire Castillon

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@ JF PAGA

C’est par des connaissances communes que j’ai croisé pour la première fois Claire Castillon. Elle venait de publier deux romans dont la presse avait beaucoup parlé (« Le Grenier » et « La Reine Claude). Et, en cette année 2003, une troupe de théâtre montait l’une de ses pièces, « La Poupée qui tousse ». J’étais venue l’interviewer à cette occasion. Puis, nous nous sommes revus. Pas souvent, mais régulièrement. Quelques mails, des appels, un café, un déjeuner de temps en temps. Aux moments qui brûlent surtout, je m’en souviens. Comment l’oublier?… C’est notamment pour cela qu’en 2009 j’ai tenu à ouvrir mon livre par un extrait d’un des siens.

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Vous l’aurez compris, j’aime Claire Castillon, la femme qu’elle est, sa chaleur, sa bienveillance, son humour, sa discrétion. J’aime l’écrivain aussi. Beaucoup. Enormément. C’est en vérité par son troisième roman, «Pourquoi tu m’aimes pas» (2003), que je suis entré véritablement dans ce qu’on peut désormais appeler son œuvre. Puis il y eut «Vous parler d’elle» l’année suivante. Et «Insecte» (2005), un recueil de nouvelles autour des relations mères-filles. S’en sont suivis notamment «On n’empêche pas un petit cœur d’aimer», « Dessous c’est l’enfer», ou encore «Les bulles» récemment adapté au théâtre. Au total une quinzaine de romans et de nouvelles. 

Jusqu’à « Eux », sorti début mars. Des livres toujours noirs, très noirs. Claire Castillon développe un univers où la folie rampe, explose, où l’angoisse prédomine, où la paranoïa menace ou triomphe. Un monde oppressant certes, mais jamais dépourvu d’humour, rarement sans quelque tendresse. Car ce sont des histoires d’amour qu’au final l’auteur nous raconte le plus souvent. Mélancoliques, sombres, abimées, désespérées peut-être, mais des histoires d’amour…

9782823603651FS

«Eux» ne fait pas exception. La chronique d’une grossesse. Elle est enceinte. Et seule chez elle. Toujours par monts et par vaux, son «gars» n’est jamais là. Elle l’aime, c’est sûr, mais est-il vraiment si bienfaisant qu’elle voudrait le croire ? Quant à ses parents -les héréditaires comme elle dit- ils lui téléphonent souvent. Trop souvent. Sa mère lui prodigue des conseils pleins de fiel, mâtinés de reproches. Son père, lui, tente de la rassurer… en pure perte. C’est certain, ils veulent prendre le pouvoir, s’emparer du futur bébé. A moins que tout cela ne soit que des voix qu’elle entend?… «Eux» est un effrayant huis clos qui peut se lire comme une allégorie de la grossesse. Au cœur de la folie. Ou de la paranoïa.

A cette occasion, j’ai demandé à Claire Castillon de répondre à quelques questions.

Petite nouveauté: jusque là, je rapportais ces «Vues d’auteur» en utilisant le «vous» d’usage. Toutefois, dans la vraie vie (je veux dire quand nous nous croisons au coin d’une table ou sur un bout de trottoir) ce n’est pas ainsi que nous nous parlons, du moins avec certains de ceux qui sont intervenus (ou qui interviendront) ici. Alors pourquoi mentir, même un peu? Désormais, «tu» ou «vous»,  je parlerai avec ceux qui viendront sur ces pages comme nous nous parlons quand il n’y a personne ni pour nous lire ni pour nous écouter…

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@JF PAGA

Claire Castillon :
«La folie est un espace de pensée libre où je me sens bien…»

Comment est né «Eux»?
Comme mes autres livres. Il se passait quelque chose dans ma vie et j’avais envie de le raconter, mais pas comme cela se passait, ni comme cela ne se passait pas : je voulais en faire un roman. Je voulais être enceinte et l’écrire, les deux en même temps. Pas forcément pour le vivre deux fois différemment, ni parallèlement, mais parce que ma vie me sert à ça. A raconter.

La vie quotidienne te sert toujours d’inspiration?
Eh oui! Ce n’est pas le quotidien qui me sert dans «la vie quotidienne», c’est la vie.

Au fil de tes livres, tu explores le monde de la folie, de l’angoisse, de la paranoïa. Une fascination ?
Je ne sais pas si c’est de l’ordre de la fascination. C’est en tout cas un espace de pensée libre où je me sens bien. C’est un lieu d’écriture, ce monde-là, qui permet d’exploser les cadres et, sans chercher à tout prix l’extravagance, de demeurer originale. Dans mon originalité.

Le corps -celui qui enfante, celui qui souffre, celui qui attend, qui demande, qui crie, celui qu’on abandonne ou celui qu’on nie- est aussi l’un des thèmes récurrents de tes livres…
Le corps fait partie de la tête. J’écris en partie avec lui. Je ne le vois pas comme l’émissaire de mon cerveau. Il est là et c’est moi ; alors s’il crie, c’est moi qui crie. Et si je ne l’ai pas entendu, je dois vite y remédier. Et l’écouter.

Ecrire, c’est forcément se mettre en danger?
J’ai du mal à parler ainsi. On parle souvent de courage aussi quand on évoque l’écriture. Je ne comprends pas pourquoi. Est-ce un si grand danger au fond, et que risque t-on, à raconter ce qui nous traverse? Un dévoilement? Une mise à nu? Si nous le faisons, nous les écrivains, c’est que nous en avons envie. Nous savons ce que nous montrons et nous savons ce que nous cachons. Nous savons surtout ce que nous faisons semblant de cacher.

Et que dire à ceux qui veulent penser qu’écrire c’est toujours parler de soi?
Si c’est une constatation, ils ont raison. Si c’est un reproche, c’est ennuyeux. S’ils veulent dire que c’est regarder son nombril et ne s’intéresser qu’à lui, ils ont tort. S’ils veulent considérer que le nombril d’un écrivain contient plusieurs nombrils qui créent une universalité, alors c’est réussi.

Comment parvient-on à se préserver au moment de l’écriture?
Se préserver de quoi? Il ne faut pas se préserver, il faut y aller. Il n’y a pas à s’enduire d’écran total, à avancer masqué ou à s’armer d’un bouclier, on y va et puis c’est tout!

Mais à décrire si précisément la folie ne risque-ton pas parfois d’y laisser des plumes…
Ecrire c’est se délivrer, se dé-tacher de quelque chose, et non s’y attacher.

Y a-t-il des romans que tu t’interdis d’écrire, des sujets que tu te refuses d’aborder?
Non. Enfin si, en littérature jeunesse. D’ailleurs je ne me refuse pas de sujet, mais je pense à la façon de les traiter sans blesser, sans choquer.

De chacun de tes livres, y en a-t-il un qui tient une place particulière dans ton cœur?
J’aime «Eux», le dernier. Parce que j’aime mon arrivée aux éditions de l’Olivier, j’aime qu’on veuille m’y entendre chanter plus fort que moi et qu’on ne soit pas tenté de faire de moi un produit.

Parce que tu as le sentiment que d’autres ont tenté?
Je pense que j’ai eu dans ma vie, avant Olivier Cohen, une autre éditrice extraordinaire, Elisabeth Samama. Elle aussi m’a comprise, elle aussi m’a laissée être ce que je suis, parce qu’elle respecte la littérature. Je sais que la tentation est grande de «fabriquer». Un vrai éditeur ne fabrique pas. S’il aime, il comprend et il accompagne. En fait, il te pousse plus loin… Mais pas dans le décor !

Aurais-tu eu le sentiment, à certains moments que ton image t’échappait un peu, comme un miroir un peu trop déformant?
Je ne comprends rien à cette image. Je vais prendre un joker!

ImageY- a-t-il un livre dont on te parle plus souvent que les autres?
Oui, d’« Insecte ». Des nouvelles sur les mères et les filles. Elles ont été soulagées que l’indicible soit é
crit, disent-elles, et les hommes sont contents d’y voir un mode emploi. J’adore l’idée qu’autant d’absurde leur serve de boussole!
Penses-tu que tes lecteurs fidèles, au fil de leurs lectures, quatorze ans après ton premier roman, te connaissent bien?
S’ils sont bons lecteurs, oui. Je pense que mes livres viennent de mon inconscient. A les lire de près, je crains même qu’on ne sache tout de moi.
Et ton entourage?
Ca dépend qui, dans l’entourage. On me connaît sûrement, en partie. Comme tout le monde. On n’a pas besoin d’être écrivain pour être partiellement méconnu des siens.
Au fait, savais-tu qu’«Eux» est aussi le titre d’une chanson de Dalida ? Et que cette chanson -à bien l’écouter- colle plutôt bien à ton univers? De la mélancolie, au fond, malgré tout ce que l’on voit d’abord…
Ah non, je l’ignorais…

http://www.youtube.com/watch?v=bUjf1xX3Tdw

Si je chantais (je te rassure, ce n’est pas le cas!) j’adorerais que tu m’écrives des chansons. On te l’a déjà proposé?
Oui! Mais j’ai la rime poussive quand il s’agit de la formater aux dimensions d’une chanson. Je veux chanter la chanson que j’ai dans la tête, alors je l’écris.


Mais encore…


Des rituels d’écriture ?
De moins en moins. Avant, j’avais besoin de solitude et de silence, ensuite j’ai eu besoin de silence, et je commence à me demander si je ne suis pas en passe de supporter le bruit !

Un mot préféré ?
Hurluberlu ?

Un autre que tu détestes ?
Spasme.

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Des projets ?
J’écris un livre! Et j’ai un roman pour enfant qui sort à l’automne («Tu es mignon parce que tu es un peu nul», Collection Neuf, à l’Ecole des Loisirs). Et un qui vient de sortir, d’ailleurs («Un maillot de bains une pièce avec des pastèques et des ananas», Collection Neuf, à l’Ecole des Loisirs)

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