Vues d’auteur 2 – Bertina Henrichs

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@Caroline Bottaro

C’est tout simplement au moment de la sortie de son premier roman, « La Joueuse d’échecs », que j’ai connu Bertina Henrichs, il y a déjà neuf ans. « Lis ce livre, je sais qu’il te plaira! », me répétait régulièrement son attachée de presse. A force d’insistance, sans doute parce qu’elle a su trouver les bons mots pour me convaincre, j’ai fini par lui céder. Et par débusquer le livre au milieu du tas de romans de rentrée dans lequel il s’était noyé. Comme promis je l’ai ouvert…  pour ne le refermer qu’à la dernière page lue. Un coup de cœur comme il ne m’en arrive pas si souvent d’en avoir!

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Disponible au Livre de Poche et aux Ed. Liana Lévi.

« La Joueuse d’échecs » conte l’histoire d’une femme,  Eleni, une mère de famille simple, sans éducation et sans histoire, qui vit depuis toujours sur une petite île grecque, Naxos. Un jour, dans une chambres de l’hôtel où elle fait le ménage, elle trouve un jeu d’échecs oublié par des touristes. Intriguée elle voudra en savoir plus, bravera les réticences des siens (à Naxos les échecs sont réservés aux hommes!), et s’initiera auprès d’un vieux professeur. Alors, sa vie trop tranquille s’en trouvera peu à peu bouleversée. Un roman d’initiation, d’émancipation; un roman magnifique qu’on n’oublie jamais vraiment. Il fut d’ailleurs couronné d’un vrai beau succès de librairies, reçut de nombreux prix, fut traduit en quelques onze langues, et fit même l’objet d’une adaptation au cinéma par Caroline Bottaro en 2009 avec Sandrine Bonnaire et Kevin Kline dans les rôles principaux (pour les curieux, la bande annonce est à la fin de cet article).

Bref, c’est en 2005 que j’ai rencontré Bertina Henrichs. A l’époque, lorsque je ne travaillais pas j’animais d’une émission de radio pour une association qui diffusait dans certains hôpitaux de la région parisienne. Je l’y ai invitée. Envie d’en savoir un peu plus sur cette auteure et scénariste d’origine allemande, installée à Paris depuis 1988, qui publie dans ses deux pays et écrit directement en français. Une belle rencontre. Mais, comme de nombreuses autres, elle aurait pu rester sans suite: j’aurais gardé longtemps le souvenir de ce joli moment; j’aurais guetté les livres suivants, les aurais lu avec gourmandise, voilà tout. Sauf que… Quelques semaines plus tard son éditeur me demanda d’animer un café littéraire autour de son livre ; je l’ai donc à nouveau interviewée, puis nous sommes allés dîner dans un restaurant chinois non loin de là. Et nous ne sommes jamais quittés vraiment.

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Ed. du Panama

J‘aime Bertina Henrichs, sa vision de la vie et de l’amitié, sa générosité, sa littérature évidemment.
Après « La Joueuse d’échecs », j’ai beaucoup aimé son deuxième roman, l’émouvant et drôle « That’s all right mama ». Une femme et sa mère tout juste disparue.  Un voyage entre Berlin et l’Amérique des fans d’Elvis Presley.

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Ed. Le Cherche Midi

J’ai aimé son polar, « Le Narcisse », écrit à quatre mains avec son mari Philippe Vauvillé, et qui nous laisse découvrir le 9ème arrondissement de Paris dans un versant qu’on ne lui connaissait pas forcément.

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Ed. Le Cherche Midi

J’ai vibré aussi à la lecture de son dernier livre en date, un roman intrigant, faussement léger, qui nous conduit sur les rives de la Bretagne menacées par les constructeurs. On y suit la vie des habitants d’un lotissement bientôt rayé de la carte au profit d’un parc d’attractions. Tout particulièrement celle d’une vieille dame qui vit là depuis toujours et qui refuse d’en partir. Celle de son nouveau voisin aussi, un homme étrange, un Allemand qui a trouvé refuge dans cette région de France pour y vivre en ermite. Un roman tellement attachant qu’on se demande bien pourquoi on ne l’a pas encore vu adapté au cinéma ou à la télévision…

Vous l’aurez compris, j’aime Bertina Henrichs et le talent qu’elle possède pour nous raconter des histoires apparemment ordinaires mais qui toujours nous marquent et laissent des traces. Lui ouvrir les pages de ce blog était alors une évidence. Pour vous inviter vous aussi à la découvrir. Ou pour vous aider à mieux la connaître, l’espace de quelques questions.

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Bertina Henrichs :

« C’est en changeant de langue que j’ai eu accès à l’écriture romanesque. »

S’il vous fallait décrire votre univers…
Mes livres racontent souvent des histoires de changement de vie, de découverte de nouveaux horizons, de chamboulements. Ce sont des personnages qui se mettent en marche et trouvent quelque chose en route, même si ce n’est pas la chose pour laquelle ils sont partis. Il y a sans doute une mélancolie dans mes histoires, de la solitude aussi, mais ces sentiments sont indissociables de l’humour.
Je m’interroge également sur la mémoire, les mécanismes de défense et les zones d’ombres des personnages. De là, ma passion pour les polars et les énigmes de toutes sortes. Un besoin presque maladif de déchiffrer les êtres et le monde, qui donne en même temps du piment à mon existence.

Laurence Tardieu nous parlait ici du fait que – pour elle – écrire revenait à soulever ses propres zones d’ombres , à se mettre en danger. Partagez-vous ce sentiment?
Je dirais que, pour ma part, c’est plutôt le contraire. L’écriture est une forme de réparation. Un besoin de créer un monde dans lequel les choses se passeraient autrement. Ce n’est pas forcément mieux. Si je vous racontais ma vie, vous comprendrez sans doute pourquoi, mais je ne vous la raconte pas. C’est un choix. Je considère que ma vie à l’état brut n’a aucun intérêt pour mes lecteurs.

On vous a connu avec « La Joueuse d’échecs », votre premier roman paru en France en 2005. Quels souvenirs gardez-vous de cette aventure ?
C’était une belle aventure dans le vrai sens du terme. Je sortais d’une période plutôt difficile sur le plan professionnel. J’aurais dû faire un long-métrage sur lequel j’avais travaillé depuis des années, et pour lequel on avait obtenu le financement, quand la maison de production a été mise en liquidation judiciaire. J’ai donc perdu la possibilité de faire ce film et de voir aboutir ce long travail de recherche et de réflexion. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée sans rien. Plus de projet ni de revenu. C’est dans ce contexte que j’ai écrit « La Joueuse d’échecs ». Vous pouvez imaginer que j’ai été d’autant plus surprise de l’accueil si enthousiaste que les lecteurs ont réservé a ce premier roman. Ça ressemblait un peu à un conte de fée.

On dit souvent qu’obtenir un grand succès au tout début peut finalement constituer un handicap. L’avez-vous ressenti ?
Oh oui, bien sûr! On m’a attendu au tournant, mais je m’en doutais. Ce qui est plus compliqué pour moi, c’est que certains lecteurs se sont tellement attachés à la joueuse d’échecs, qu’ils espèrent toujours retrouver ce même personnage. Et cette attente ne peut qu’être déçue. C’est un peu frustrant pour tout le monde.

Du coup, avez-vous connu la fameuse angoisse du deuxième livre avant de publier «That’s all right mama»?
Tous les livres ont leurs difficultés, mais pour moi elles sont inhérentes à l’écriture même. J’ai toujours des moments de doute, d’angoisse, et d’autres où je ressens une sorte de justesse par rapport à mon propre travail. Je ne peux pas influencer l’accueil d’un livre. Les lecteurs (et les critiques) les aiment plus ou moins. Je ne suis pas toujours d’accord avec eux, mais je n’y peux rien.

Après un premier roman très introspectif, presque contemplatif, vous vous êtes aventuré dans des genres très différents. Le polar avec « Le Narcisse », ce qu’on pourrait appeler la comédie dramatique avec « That’s all right mama » et « Le Jardin ». Voilà un parcours assez inhabituel dans la littérature française…
Je n’ai jamais essayé de faire un parcours parfait dans la littérature française. Ça serait totalement absurde dans mon cas. J’ai grandi dans un quartier excentré de Francfort-sur-le-Main (en Allemagne) ; rien ne me prédestinait à une quelconque carrière en France. Pour vous épargner les détails, je pourrais dire que j’ai construit ma vie contre vents et marées. Ça a été, par moments, un sacré tour de force. J’ai connu des hauts et des bas en permanence. Mais à vrai dire, ça m’amuse presque un peu. Je suis assez joueuse, en somme… Et puis, si je peux m’aventurer à faire une lecture psychanalytique de « La joueuse d’échecs», c’est aussi une femme qui joue avec les échecs.

C’est-à-dire ?
J’ai pu écrire ce premier roman à partir du moment où j’ai compris que mon intégration en France serait de toute façon, d’une certaine manière, un échec : je ne serais jamais française comme ceux qui sont nés ici. Je serais toujours un peu à part, naviguant entre différentes cultures et différentes langues. Il fallait que j’abandonne l’idée de vouloir me conformer à certains modèles. Pour moi, l’écriture, c’est la liberté. J’y tiens énormément. Cela implique, bien entendu, des risques.

Comment écrivez-vous ? Directement en français, ou passez-vous d’abord par votre langue maternelle ?
Le français est vraiment ma langue d’écriture. Je pense en français, j’écris en français, je ris en français. C’est en changeant de langue que j’ai eu accès à l’écriture romanesque. C’est très important pour moi.

Vous publiez tant en France qu’en Allemagne. Vos lecteurs se ressemblent-ils d’un pays à l’autre ?
Les Français et les Allemands n’ont pas le même goût. Ce n’est pas du tout la même mentalité. Mais vouloir définir concrètement cette différence n’est pas aisé. Les Allemands sont moins fascinés par l’autobiographique que les Français. C’est une chance pour moi parce que même mes romans les plus personnels ne sont jamais complètement autobiographiques. Mes lecteurs allemands aiment bien quand je parle de la France, c’est plus exotique pour eux. Et vice versa. Le roman que je suis en train d’écrire raconte le destin de deux protagonistes intimement lié à l’histoire allemande. Je pense donc qu’il sera mieux reçu en France.

Justement, bientôt trois ans qu’on ne vous a pas retrouvé en librairies. C’est pour bientôt ?…
J’ai fini un roman et je suis en train de terminer un second polar avec mon mari, Philippe Vauvillé, une deuxième enquête de notre héros, Quentin Belbasse (que les lecteurs du « Narcisse » connaissent bien, ndlr). Mais je ne sais pas encore quand ces deux livres paraîtront.

 

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Mais encore… 

Depuis quand écrivez-vous ?
J’écris depuis toujours. Enfant et adolescente, j’écrivais bien entendu en allemand. Essentiellement des mauvais poèmes et des textes autobiographiques. En France, parallèlement à ma thèse de doctorat, j’ai commencé à écrire des scénarios. J’ai écrit et réalisé deux court-métrages. J’ai également écrit plusieurs scénarios de long-métrages, des documentaires. Récemment, je me suis lancée dans l’écriture de paroles de chanson. C’est passionnant. Vous l’aurez compris, je suis assez éclectique. Même ma thèse de lettres sur les écrivains qui ont changé de langue en exil était un peu rédigée comme un roman. Je voulais que n’importe qui puisse la lire sans avoir forcément une formation universitaire. Je suis fondamentalement, et depuis toujours, une raconteuse d’histoires.

De chacun de vos livres, y en a-t-il un qui tient une place particulière dans votre cœur ?
Toujours celui que je suis en train d’écrire.

Outre les nombreux Prix reçus, « La Joueuse d’échecs » a donc été adapté au cinéma, avec Sandrine Bonnaire et Kevin Kline. Cela doit provoquer un sentiment particulier, non ?  Fierté ? Frustration pour la scénariste que vous êtes?joueuse_300
J’ai été très contente. Je trouve que «Joueuse» est un beau film, différent du roman certes, mais très poétique. Etant au départ cinéaste, j’aurais pu faire l’adaptation moi-même, mais je n’en ai jamais eu la moindre tentation. J’ai trouvé que l’histoire devait voyager, que quelqu’un d’autre devait se l’approprier pour y apporter un nouveau regard. Caroline Bottaro, qui est une amie de longue date, avait vraiment très envie de faire le film et elle s’est beaucoup battue pour pouvoir réaliser ce premier long-métrage. Le résultat est, à mon avis, vraiment une réussite.

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2 réflexions sur “Vues d’auteur 2 – Bertina Henrichs

  1. Ce film est une pure merveille. Ce n’est que du bonheur et Bertina Henrichs semble être une femme de coeur avec beaucoup de talent il est intéressant de la découvrir grâce à votre interview. Merci à vous deux

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  2. Pingback: Vues d’auteur 5 – Lorraine Fouchet | Le cœur a mes raisons - Laurent Fialaix

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