Vues d’auteur 1- Laurence Tardieu

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Par ce billet j’entame une nouvelle série. Des « Vues d’auteur », ceux que j’aime, ceux qui – pour certains, au moins- m’ont fait le privilège de leur amitié ou de leur affection. Ou ceux que je ne connais que par leurs livres mais que je suis avec assiduité et beaucoup d’attention. Certains d’entre eux viendront ici me parler de leur travail, de leur vision de la littérature, de leurs livres et de leur univers. Pour la première fois sur ces pages, ce seront là des interviews exclusives et non la rediffusion, quelques bonus en plus, d’entretiens déjà parus ailleurs.

Celle que j’ai choisi pour entamer cette nouvelle série occupe une place à part dans mon cœur. J’ai découvert Laurence Tardieu, comme beaucoup d’entres nous, grâce à son livre « Puisque rien ne dure », en 2006. Un titre intrigant, beau, qui m’a donné envie d’aller voir plus loin. Je n’ai pas eu à le regretter. Non seulement mes larmes ont souvent coulé à la lecture de ce roman superbe (et qui m’habite encore aujourd’hui), mais depuis je n’ai plus jamais quitté le monde de Laurence Tardieu. Si fort, si percutant, si sensible. J’aime la musique de ses mots, les chemins qu’elle emprunte, les sentiments passés au scalpel, l’infinie pudeur et la force d’aimer dans ses pages qui percutent. Ainsi, comment oublier les cris d’amour lancés dans « La Confusion des peines » qui autour d’elle, en elle, fit tant de dégâts? Heureusement souvent le temps fait l’affaire, Laurence Tardieu est en train de le vérifier…

Longtemps Laurence et moi n’avons correspondu que par mots interposés : j’écrivais quelques chroniques de ses livres, gentiment elle me remerciait dans de jolies lettres que je conserve précieusement. Puis, un jour, à l’automne 2009, à mon tour j’ai sorti un livre. Quelques jours après la parution de celui-ci, une petite fête était organisée pour célébrer l’évènement: une lecture, un peu de musique, quelques flutes de Champagne… Ce soir-là, je ne l’oublierai jamais, Laurence Tardieu était dans la salle et, moi, j’étais comme un gosse, intimidé, impressionné, infiniment petit, et tellement bouleversé. Nous avons échangé quelques mots que je garderais pour nous; j’ai enfin pu lui dire de vive voix toute mon admiration, et nous nous sommes promis de nous revoir autour d’un déjeuner. Nous l’avons fait. Depuis? Un peu plus de quatre ans ont passé. Laurence et moi nous revoyons de temps en temps, pas très souvent mais fidèlement. Nous échangeons par mails surtout. Et je peux dire que son amitié m’honore en même temps qu’elle m’énergise. Je peux dire que sa générosité, sa bienveillance, son attention me flattent et me bouleversent. Je peux dire que je l’aime, tout simplement.

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« L’Ecriture ou la vie »

En 2011, Laurence Tardieu publiait « La Confusion des peines », son roman le plus personnel, une autofiction qui relatait les drames, explosait les non-dits, les secrets trop longtemps gardés. Dans sa famille, issue de la bourgeoisie parisienne, on ne dit rien, jamais, même entre soi. Raison de plus pour ne rien exposer en place publique. Pour avoir rompu l’omerta, frappée du seau de l’impudeur l’écrivaine est entrée en un éprouvant conflit avec les siens. Ressortie bousculée, brisée, comme exsangue, elle en était alors sûre : après une telle tempête, de telles déchirures, plus jamais elle ne pourrait écrire, plus jamais elle ne retrouverait la musique de ses mots.

Quelques mois plus tard, deux éditrices (Michèle Gazier et Marie-Claude Char), lui proposèrent de signer le journal de sa reconstruction, c’est-à-dire de raconter le plus intimement possible son long trajet, son retour vers la lumière. Alors, entre Paris et New York où elle s’est réfugiée pour mieux se rebâtir, Laurence Tardieu revient sur ses blessures, et sur le processus d’écriture, sur son impérieuse nécessité, sa force de thérapie, sur elle-même donc, et sur sa bibliographie déjà riche de livres magnifiques. Dans ses pages, intenses, elle nous éclaire sur ceux-ci en même temps qu’elle grandit et respire enfin sous nos yeux. « L’écriture et la vie » est une réflexion émouvante, forte et brillante, qui captivera les amoureux des lettres. Et qui laissera des traces chez tout ceux qui se laissent aller à coucher, au moins parfois, les mots sur le papier. Comme chez ceux qui savent ce que reconstruction ou résilience signifie.
A l’occasion de la sortie de « L’Ecriture et la vie », Laurence Tardieu a accepté de répondre ici à mes questions…

@Francesca Mantovani

@Francesca Mantovani    

 Laurence Tardieu :
« L’écriture m’a mise au monde,
je lui dois tout. »

Avez-vous longtemps hésité avant d’accepter ce beau défi que représentait « L’Ecriture et la vie »?
Oh non! J’ai dit oui tout de suite, dès que Michèle Gazier (l’éditrice des éditions des Busclats) m’a appelée. Je ne pouvais plus écrire une ligne depuis des mois, c’était une grande souffrance, et se sentir soudain désirée par une éditrice dont je connaissais l’exigence littéraire, à ce moment-là de mon parcours, m’est apparu comme une immense chance, qu’il fallait tout de suite que je saisisse. Car je savais que seule l’écriture, paradoxalement, me permettrait de sortir de cette impossibilité à écrire : il fallait écrire sur cette impossibilité à écrire pour, peut-être, écrire à nouveau. Plonger la tête la première dans mes propres ténèbres.

 

L’écriture, dit-on souvent, est thérapie. Elle peut donc être destructrice aussi?
Je n’ai jamais vraiment pensé que l’écriture était thérapie. Elle permet au contraire de nous approcher plus encore de ce qui nous brûle, de ce qui nous est insupportable, de ce qui nous hante. Elle creuse, souvent, des questions, elle les referme rarement. Certains livres, pour l’écriture desquels on s’est mis plus encore en danger que les précédents, comme cela a été le cas pour moi avec « La Confusion des peines », peuvent nous laisser au bord du gouffre en effet : ce qui était paradoxal, c’est que d’un côté j’avais eu le sentiment de sauver ma peau en écrivant ce livre (car, enfin, j’étais «sortie du silence»), mais j’ai compris ensuite que j’étais peut-être allée au bout de quelque chose de mon travail d’écrivain avec ce livre. J’avais clos quelque chose: une première phase ou bien tout mon parcours? Pourrais-je désormais retrouver une autre nécessité à écrire? C’était vraiment la question, la vraie question…

Ecrire, c’est forcément se mettre en danger ?
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Au fur et à mesure de mon parcours d’écrivain, qui a commencé avec la publication de mon premier livre « Comme un père » en 2002, j’ai compris qu’écrire, pour moi, c’était aller vers les zones d’ombre. C’était, par l’écriture, grâce à l’écriture, soulever le tapis et voir ce qu’il y avait dessous. C’était aller là où je ne serais pas allée (sans l’écriture) dans la vie, car j’en avais peur, ou honte. En ce sens, écrire est devenu de plus en plus sauter dans le vide. Donc me mettre en danger. En tant que lectrice également je n’aime pas lire des livres dont je sens qu’ils ne correspondent à aucune «traversée» pour l’auteur. J’aime sentir qu’il y a eu expérience, mise en danger. Car alors, moi lectrice, je suis aussi mise en mouvement par la mise en danger de l’auteur. Et je me sens vivante. Tous les grands livres que j’ai aimés m’ont procuré cette sensation unique.

Ce livre-ci, si particulier, vous a été libératoire. Vous a-t-il été douloureux, aussi ?
Ce livre-ci a été un bonheur d’écriture de la première phrase, écrite dans un avion, à la dernière: enfin les mots que j’écrivais ne sonnaient plus faux. Enfin les mots redevenaient pleins de sève et m’appartenaient. Enfin je faisais corps à nouveau avec un texte, et je sortais de ma nuit. Je ne ressentais plus cette peur qui me prenait à la gorge depuis des mois – ne plus pouvoir écrire : j’écrivais. Et j’y voyais, au fur et à mesure de ce journal, plus clair. D’ailleurs, lorsque j’ai eu fini d’écrire ce texte, j’ai pu commencer un livre, que je viens tout juste d’achever.

Au fil des pages vous revenez sur vos livres précédents, les décrivant comme un long cheminement jusqu’à « La Confusion des peines ». En quelques mots comment le jugez-vous aujourd’hui, ce cheminement ?
Je dirais que ce cheminement m’a permis de « larguer les amarres », d’entrer enfin dans ma propre vie, celle que je me suis choisie, et donc de me rapprocher de moi. Il a été constamment source de joie, de bouleversement, de doutes aussi, ceux-ci revenant maintenant peut-être de plus en plus fréquemment, mais je sais qu’ils vont de pair avec ce cheminement. Le doute est aussi moteur. Il me permet de constamment chercher à aller plus loin, plus librement.

Vous êtes dure avec « Puisque rien ne dure », votre premier grand succès, un roman référence pour Puisque-rien-ne-durebeaucoup de vos lecteurs. Si dure qu’on culpabiliserait presque de l’aimer autant! Pourquoi ce jugement si «violent»?
J’explique bien dans « L’Ecriture et la vie » que j’ai conscience que mon point de vue ne correspond pas à celui de mes lecteurs, et je respecte entièrement, évidemment, le leur: il n’y a pas de vérité sur un livre. Chaque lecteur a sa propre lecture, et ainsi le livre se démultiplie. Ce livre a été une vraie chance pour moi puisqu’il m’a permis de me faire connaître auprès d’un public plus vaste. Simplement je sais, en tant qu’auteur, que je ne me suis pas mise en danger dans ce livre. Comment dire ça autrement? Je suis toujours restée «du beau et bon côté des choses». Cela n’empêche pas, évidemment, que j’ai cherché, tout au long de ce texte intérieur, à être la plus juste possible. Mais je ne crois pas avoir «soulevé le tapis». En ce sens, je n’ai pas effectué de vraie traversée . Je sais qu’il m’a bien moins coûté que « La Confusion des peines » ou que « L’Ecriture et la vie », qui a été un bonheur d’écriture, mais une vraie et pleine traversée aussi.

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En revanche, à vos yeux, « Rêve d’amour » semble avoir été un tournant. Pourquoi?
Pour la première fois je me suis sentie libre dans l’écriture: j’ai trouvé une forme qui correspondait davantage à celle que je suis. C’est un texte «en creux», dont l’histoire est si ténue qu’elle pourrait se résumer en une phrase. Je ne voulais surtout pas cette fois, après « Puisque rien ne dure », que l’histoire l’emporte, qu’elle soit plus forte que le reste. Le reste, c’est-à-dire ce qui n’est pas dit, et qui compte, dans un livre, énormément. Oui, les vraies traversées, je les ai commencées avec « Rêve d’amour ». D’ailleurs, comme je l’écris dans « L’Ecriture et la vie », après l’écriture de « Rêve d’amour », j’ai ressenti pendant des mois un sentiment de libération et d’ouverture à la vie très profond: enfin, l’écriture avait percuté ma vie…

Vous donner, intensément, malgré les douleurs, malgré les dommages collatéraux. Affronter vos fantômes, les douleurs… Pourrez-vous écrire différemment désormais? Et savez-vous maintenant vous protéger, éviter ce chaos que vous venez de traverser ? En un mot la peur est-elle toujours présente ?
Je ne sais pas me protéger, non. Et je ne veux pas me protéger: l’écriture est le seul espace de liberté total que j’ai, et je veux le garder tel. L’écriture m’a mise au monde, je lui dois tout. Je ne veux pas la «rétrécir». Je sais que le matériau autobiographique est un matériau brûlant, et je connais les propres contours de ma censure intérieure. C’est moi qui me les fixe. Mon dernier livre a suscité beaucoup de colère et d’incompréhension dans ma famille, mais j’ai le sentiment profond d’avoir écrit un livre d’amour, qui essaie de comprendre, de regarder la réalité en face, et qui n’est pas dans le jugement, encore moins dans le règlement de comptes.

Mais encore…

Depuis quand écrivez-vous ?
J’écris depuis que je sais lire. Depuis l’âge de 6 ans. J’ai toujours su, dès cet âge, que j’écrirai. Que ce serait au cœur de ma vie.

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Quand vous êtes vous considéré comme un écrivain ? Dès le premier roman ou y a-t-il un livre en particulier qui vous a fait basculer vers ce « statut » ?
Ce mot-là, « écrivain », m’a longtemps semblé trop pompeux, et même un peu suspect, presque «figé». Mais c’est vrai que lorsque je suis arrivée chez Stock pour mon troisième livre, en 2006, avec « Puisque rien ne dure », mon nouvel éditeur Jean-Marc Roberts m’a tout de suite dit : « Tu es un écrivain. Un vrai écrivain. » Il me le répétait souvent. A croire que ça a fini par entrer dans ma tête… J’ai commencé alors à oser le prononcer. Mais, pour répondre plus précisément à votre question, qui va au-delà de la question du mot, je me suis vraiment considérée comme un écrivain à partir du moment où chaque livre est devenu expérience, traversée, où j’ai eu le sentiment de prendre des risques, de ne plus dérouler des histoires. Donc avec « Rêve d’amour ».

Une baguette magique et vos rêves d’écriture sont exaucés. Oui, mais lesquels ?..
Juste pouvoir continuer à écrire librement, au rythme qui est le mien. C’est-à-dire à ce que mes lecteurs restent suffisamment fidèles, nombreux, pour que je puisse continuer. Avoir cette liberté-là, immense, qui me comble: me consacrer à l’écriture. J’ai besoin d’énormément de temps et de toute mon énergie pour cela. J’anime quelques ateliers d’écriture, avec des étudiants, j’ai mené un travail l’année dernière avec des personnes souffrant de maladies psychiatriques, mais le cœur du cœur reste l’écriture. Je n’ai pas «d’autre métier» à côté, et je crois que je ne pourrais pas si je veux continuer à écrire comme je veux le faire. Oui, pouvoir continuer à écrire, librement.

Quelques livres, films, chansons que vous aimez…

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Des livres: Oh, il y en aurait tant que j’aimerais citer…
« Le Carnet d’or » de Doris Lessing, « La Honte » d’Annie Ernaux, « La Trilogie des jumeaux » d’Agota Kristof, « Le Protocole compassionnel » d’Hervé Guibert, « Laterna Magica » d’Ingmar Bergman, « Romance nerveuse » de Camille Laurens, « L’Hiver des hommes » de Lionel Duroy, « Le Journal » de Charles Juliet

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Des films: « Scènes de la vie conjugale » d’Ingmar Bergman (un parmi tant d’autres de ses films), « Eyes wide shut » de Stanley Kubrick, « A serious man » des frères Cohen, « Intimité » de Patrice Chéreau, « Hiroshima mon amour » de Duras, « A nos amours » de Pialat…

Des chansons: tout Antony & the Johnsons, Barbara, Leo Ferré, Véronique Sanson, Gérard Manset… J’écoute beaucoup de musique classique aussi (en ce moment les suites pour violoncelles de Bach…).

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Une réflexion sur “Vues d’auteur 1- Laurence Tardieu

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