Lettre à mon pire cauchemar


Monsieur,
Je ne vous ferai pas l’honneur de ma haine ; elle suppose un peu d’amour, et personne ne peut en éprouver pour vous que quelques monstres qui vous ressemblent. Vous détester? Le mot me semble trop faible. Vous êtes ma pire terreur, monsieur; celui que je prie ne jamais avoir à croiser. Face à vous, Alexis Carrington et JR font figure de dames de patronage. Le Joker de « Batman » est drôle. Folcoche en devient excusable: on aurait presqu’envie de la prendre dans nos bras pour apaiser quelques-unes de ses douleurs qu’on devine si vives. Tant pis pour le gamin! En cherchant bien, même Hannibal Lecter a des côtés touchants. Mais vous… Quelle excuse peut-on vous trouver? De quelle circonstances atténuantes vous allégerait-on? Aucune de vos éventuelles béances ne justifiera jamais vos atrocités, monsieur. Aucune.

Je n’ai pas lu le roman de William Styron dans lequel vous avez pris forme. Je ne vous ai vu que dans le film d’Allan J Pakula, à la télévision, au temps où l’on ne parlait pas encore de DVD, tout juste de VHS. Une seule fois; cela m’aura suffi. Pas la force de vous affronter de nouveau. J’ai trop peur d’y laisser les quelques plumes qu’il me reste. Puisque je suppose que vous ne jouissez que de la douleur des autres, je vais vous faire plaisir et ce sera le seul que, malgré moi, je vous consentirai: vous me hantez, monsieur. Les années ont passé, vous êtes toujours en moi. Et vous me faites mal. Atrocement mal. Certes, vous n’êtes qu’une ombre de passage dans un film des années 80. Cinq minutes à l’écran, tout au plus. Sauf qu’il y a des ombres qui vous marquent, qui vous pèsent, qui vous tuent… Vous en faites partie. Je voudrais me décrocher de vous, je n’y parviens pas. Vous peuplez encore mes cauchemars.
Vous souvenez-vous de cette femme que vous avez détruite, une nuit de plein froid à l’entrée du camp de concentration où vous officiez? Elle s’appelait Sophie. Cela ne s’oublie pas, ce genre de choses, non? Dîtes-moi que vous vous en souvenez comme si c’était hier. Dîtes-moi que son regard vous obsède encore, que ses supplications au moment où vous la forciez à choisir font désormais partie de tous vos instants. Dites-moi que vous regrettez, que vous vous en voulez, que depuis vous ne respirez plus comme avant, que votre vie n’a plus jamais été la même après cette nuit-là. Dites-moi que vous avez honte, horriblement honte, et que seul le courage vous a manqué pour ne pas vous donner la mort dans les années qui ont suivi. Je sais, je vous en demande trop.
Votre vie, personne ne la connaît. J’ignore votre nom ; je ne me souviens même plus de votre visage. Quand je pense à vous, je vous imagine rentrant après l’une de ces sales journées dont vous étiez si fier. Votre gentille femme blonde et impeccablement mise frétille derrière la porte. Elle vous a préparé à dîner. Des heures qu’elle vous attend. Pendant qu’ailleurs on crève de faim, chez vous c’est l’opulence ; on ne manque de rien. Vos enfants jouent dans leur chambre, et dès qu’ils vous entendent, ils lâchent tout pour vous sauter au cou, chacun leur tour ou en même temps. Ils vous aiment, c’est incontestable. D’ailleurs, vous le leur rendez bien. Vous les câlinez, vous chahutez avec eux. Vos éclats de rire s’entendent jusque dans les maisons d’à côté et vos voisins vous adorent pour l’image du bonheur parfait que vous leur offrez. Quand ils vous croisent, ils vous appellent « Docteur » avec la déférence due à votre rang. Votre uniforme militaire et les décorations qu’on vous a déjà remis en rajoutent un peu plus. Pour eux, vous êtes un homme bien. Et si respectable. Le week-end, vous faites une partie de foot en famille dans votre petit jardin, et vous vous montrez piètre buteur pour laisser gagner vos deux amours. Puis, vous partez tous les quatre dans votre belle auto pour vous promener dans les forêts environnantes. Vous vous gardez bien d’approcher votre lieu de travail. Parce que, de vos activités extérieures, vos marmots ne savent rien. Ils doivent vous imaginer soignant les blessés sur les champs de bataille. Ils ont l’image d’un papa courageux qui se bat pour son pays dans une guerre que, de toute façon, chez vous, chacun sait gagnée d’avance. Ils ne sauront que plus tard, quand peut-être ils s’interrogeront sur ce que vous avez fait pendant ces années troubles. J’ai bien dit peut-être…
Votre femme, non plus, ne sait pas. Elle ne veut pas savoir. Elle préfère conserver l’image de l’amant attentif et performant que vous êtes depuis que vous vous êtes rencontrés, adolescents, à la fac de médecine de Berlin. Ensemble, vous ne parlez jamais de politique. De toute façon vous partagez les mêmes idéaux ; rien ne sert de s’étendre davantage ; la cause est entendue. Elle est juste plus idéaliste que vous, moins pragmatique. Et vous vivez tous les quatre dans une bulle où seul compte l’amour de vous.
Vous pourriez nous faire rêver… Seulement voilà, chaque matin, une fois la porte claquée, vous redevenez l’autre, le vrai, celui qui ne compose pas. Un monstre sanguinaire qui tue ceux qu’il juge différents, inférieurs, les sous-races, les mal nés. Les jours de bonne humeur, il vous arrive de leur laisser la vie sauve. Ils vous croient bon, mais vous, vous savez bien que ça n’est que provisoire. Un peu plus tard, vous vous ferez une joie de les humilier, de les laisser mourir tout doucement ou à coup de revolver pour un regard qui ne vous aura pas plu.
Mais revenons à notre film. Si, aujourd’hui, je viens vous parler, c’est que vous m’avez pourri la vie, monsieur. Cette femme me ressemble tant… À l’époque où je vous ai vu, trop jeune j’ignorais encore ce qui m’attendait. Je ressentais seulement cette compassion que tout être doté d’un minimum de sensibilité éprouve face au drame de votre inhumanité. Dans les années qui ont suivi, grâce au ciel je n’ai jamais eu de tels choix à faire. Ils n’étaient rien face à celui de Sophie. Plus tard, comme elle, j’ai croisé la route d’un schizophrène, je me suis débattu, j’ai fait face à ses mensonges, j’ai lutté contre sa violence. J’ai croisé la mort, aussi. J’ai survécu comme j’ai pu, j’ai appris à me reconstruire. Comme elle surtout j’ai deux enfants et je les aime à la folie. Tout cela pour vous dire, monsieur, que cette femme, Sophie, chaque fois que j’y pense, je me glisse dans sa peau. Et je meurs à feu doux lorsque je revis l’atrocité du dilemme que vous lui avez posé. Sans pleurer puisqu’il n’y a plus de larmes quand la douleur est si violente. On entre ailleurs, dans un chaos indescriptible que personne ne peut partager. On est atomisé, anesthésié. Plus tard? Plus tard, rien. On ne se relève pas, c’est impossible. Jamais. Dans ces douleurs-là, la résilience est une foutaise. Preuve en est la triste fin de cette femme qui préféra se réfugier dans la mort plutôt que de poursuivre un combat qu’elle savait vain.
Oui, je prie de ne jamais vous croiser, monsieur. Sans quoi vous risquez fort de réveiller mes instincts les plus primaires, ceux que d’ordinaire je ne connais pas, les mêmes que les vôtres. Je n’en serais pas fier, mais je sais que je ne pourrais pas m’empêcher de vous torturer ; ça me fera du bien. Je ferais venir votre femme et vos enfants devenus grands ; je leur ferais voir vos souffrances, entendre vos cris. Je les punirais de leur aveuglement et de leur silence depuis toutes ces années. Je crois même qu’au bout de longues heures, je m’arrogerais le droit de vous laisser pour mort en les ayant ligotés au préalable afin d’être sûr qu’ils ne viennent pas vous sauver. Je serais un monstre et j’en jouirais comme jamais. Je n’ai pas peur, vous savez: je serais le criminel le plus populaire de la planète. Aucun juge n’aurait l’idée de me condamner, et je pourrais vivre tranquille sous les applaudissements d’une foule en délire, l’âme sereine, la satisfaction du devoir accompli. Peut-être même que l’on me décorerait, que l’on me tresserait des lauriers. Je ne le ferais pas pour ça. Juste par instinct de survie. Parce qu’il se pourrait bien, figurez-vous, qu’à vos yeux je fasse moi aussi partie de ceux que vous considériez appartenant à des « sous-races », à ces populations que vous détestiez au point d’en souhaiter l’anéantissement total. Non, je ne suis pas juif. Ni tzigane. Pas communiste non plus. Cherchez bien, monsieur… 
Rassurez-vous, je ne me ferai pas ce cadeau. Je ne me transformerai jamais en héros. De toute façon, je sais bien que ce n’est qu’un rêve, que si je ne suis pas préservé du malheur je ne connaîtrai pas le bonheur d’avoir un jour vengé Sophie, cette pauvre gosse que vous lui avez arraché, son frère que vous avez broyé avant de le tuer à son tour, et toutes ces vies périphériques que vous avez massacrées. À l’heure qu’il est, vous devez être mort, ou peut-être vieillissez-vous caché dans un pays d’Amérique du Sud en priant que jamais on ne vous retrouve. Parce que, non, je n’ose pas imaginer que vous avez échappé à tout cela, et que vous puissiez couler des jours heureux, une vieillesse tranquille, dans un petit pavillon d’une banlieue chic de Berlin, de Hambourg ou d’ailleurs…
Dans tous les cas, je vous prie de ne pas répondre à ce courrier, monsieur. Jamais. 
Laissez-moi tranquille. 
Je vous laisse ici, dans le jus de vos souvenirs, en espérant qu’au moins une fois au cours de ces six ou sept décennies, quelques larmes se sont tout de même échappées de vos horribles yeux, et que vous n’avez rien fait pour les retenir. Je veux croire qu’à ce moment précis vous avez regardé le ciel, que vous avez cherché les étoiles, et qu’au bout de vos pensées vous avez su trouver une petite place pour Sophie Zawistowski et sa famille. 
J’ai toujours été un grand rêveur.

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