Le jour où je les reverrai 1

@Antony and the Johnsons – CD « I’m a bird now »

Le jour où je les reverrai, rien ne dit que je les reconnaîtrai. Je les ai peut-être déjà croisés. Le comble serait que nous soyons voisins, que nous vivions à quelques encablures. La ville est si grande, comment savoir? Je pourrais les avoir rencontrés, ça ne changerait rien. Je ne sais même plus à quoi ils ressemblent. J’ignore le son de leurs voix; je ne me souviens plus de l’éclat de leurs rires, de l’éventuelle tendresse de leur sourire. Je donnerais tant pour quelques images, même un peu floues. Peut-être serais-je déçue et les détesterais-je aussitôt, mais je veux bien prendre le risque. Au moins, j’aurais quelques repères; je saurais par où je suis passée. Je vérifierais ces liens que je ne connais que par les livres, les films et deux ou trois chansons. Si j’en crois les belles paroles, il paraît qu’ils sont inaltérables, qu’ils nous font garder les pieds sur terre. Je veux bien y croire, mais force est de constater qu’on ne vit pas si mal sans eux. Parce que je ne suis pas malheureuse, non; la vie va, tranquille, sans autre angoisse que de ne rien savoir de mon nom. C’est déjà beaucoup, me direz-vous, mais je vous assure qu’au quotidien on vit très bien sans ces données. Il n’y a que lorsqu’on prend le temps de se poser, de réfléchir à soi qu’on s’interroge. Même si j’ai tout le temps pour ça, j’essaye de le faire le moins possible.

Oui, j’ai du temps. Beaucoup. Je ne travaille pas. Je ne fais pas d’études non plus, quoique mon âge m’y autoriserait encore, paraît-il. Longtemps, les deux hommes avec qui je vis se sont relayés pour assurer ma scolarité. A domicile puisque je ne sors jamais que pour faire la fête, le soir venu, dans des bars ou dans des boîtes, là où on ne croise que des anonymes qui deviennent des amis de quelques heures avant que, réciproquement, on s’oublie comme on s’est connus, vite et sans émoi. Avec l’accord de Marc et de Gilles (les deux dont je viens de vous parler), j’ai le droit d’en ramener un à la maison, de temps en temps. Quand ça me chante, en vérité. Nus sous la couette, on s’embrasse, on se câline, on dort ensemble. Jamais plus. Je préfère me réserver. Généralement, le type est déçu ; il ne se gêne pas pour me le montrer, il s’en va en faisant la gueule et ne revient jamais. Alors j’en choisis un autre, la fois suivante. Ils sont mes seuls contacts avec l’extérieur. Je n’ai aucun ami ; ça n’est pas plus mal.

Oh je vous vois venir… Non, je ne vous embarque pas dans une histoire sordide. Ni Marc ni Gilles ne me font du mal. Ils ne sont pas mes amants malgré moi. Ils ne sont pas mes amants du tout. Ils ne me tiennent pas recluse non plus. Ils m’hébergent, ils veillent sur moi comme des pères. Ils pourraient l’être. Avec eux, je suis heureuse. Je me réserve pour l’amour de ma vie, voilà tout.
Bref, ils ne me font plus cours depuis quelques années. Ne me demandez pas une date, je n’ai aucune notion du temps. Ils ont estimé que j’avais acquis les bases nécessaires à la vie quotidienne. Pas la peine de s’acharner, le reste s’apprend sur le tas, m’ont-ils dit. Alors, vu que je reste toute la journée dans la grande maison que nous avons loué peu de temps après mon arrivée, j’ai le temps de penser, de m’interroger sur l’avenir. Sur le passé aussi. J’ai beau m’acharner à trouver des occupations, le moment arrive toujours où je me demande comment j’ai pu les oublier. Je ne sais même pas s’ils sont encore en vie. J’ignore à quel âge je les ai quittés. La seule chose dont je suis certaine c’est que ce n’était pas de mon fait: je ne les ai pas quittés, nous nous sommes séparés. Je n’ai pas le souvenir d’avoir souffert à leur contact. Ni d’avoir été joyeuse. En fait, je vous l’ai déjà dit: je ne me souviens de rien. D’absolument rien. C’est troublant cette mémoire sélective. J’étais petite, certes, mais est-ce une raison pour que les images se soient effacées? 
Les premières qui me viennent datent de mes cinq ans, quand Marc et Gilles ont fait une fête pour mon anniversaire. J’étais leur bébé, leur «petit bijou» comme ils m’appellent encore. Pour l’occasion, ils m’avaient offert tout un tas de peluches plus grandes que moi. Certaines me faisaient peur. Je me revois pleurant d’effroi au moment où ils ont sorti l’ours noir et la panthère rose de leurs papiers cadeaux. Ils devaient mesurer un mètre de haut chacun. Je les ai retrouvés il n’y a pas longtemps, dans le grenier; c’est vrai qu’ils sont impressionnants. Alors pour une môme de cinq ans, pensez donc… Je me souviens qu’il y avait des bougies aussi. Un gros gâteau. Et de la musique. On tapait tous les trois dans les mains en battant la mesure. Je n’ai rien osé leur dire de peur de les vexer, mais je me demandais tout de même ce que je fichais là. Ce qui a fini de me rassurer, c’est que nous avions des chapeaux en carton sur la tête, qu’on soufflait dans des langues de belles-mères, et qu’ils riaient aux éclats en dansant tout autour de la table. Des types qui se laissent aller comme ça ne peuvent pas vous être hostiles. Forcément ils vous veulent le plus grand bien. Exceptées mes petites larmes de temps en temps, la fête était belle. Ils devaient m’attendre depuis longtemps; ils étaient si heureux. J’étais la princesse de la soirée, toujours au centre de leurs regards. Je revois encore la grande pancarte accrochée au-dessus du vaisselier: « Bon anniversaire, Tina. Bienvenue chez toi ! ». C’est ça; ça me revient maintenant: «Bienvenue chez toi». En grosses lettres multicolores, avec des étoiles tout autour, comme un feu d’artifice. «Bienvenue chez toi». Contrairement à ce que je viens de vous dire, avec mes papas je n’ai jamais eu d’autre maison. Juste celle-ci. Une grande et belle maison qui n’a accueilli personne d’autre que nous et quelques-uns de mes amants de passage. 

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