Le jour où je les ai rencontrés 5 – Guy Bedos

Là encore j’avais des idées toutes faites. Un trac fou. A quelle sauce allais-je être mangé ce vendredi soir de l’été 2006, alors que je devais interviewer Guy Bedos? Je l’avoue, je n’en menais pas large dans ce bar au cœur de Paris, à quelques mètres de chez lui. Bien sûr, aux premières minutes je me suis senti observé, testé. Je n’ai pas mis longtemps à comprendre à qui j’avais à faire. Mais puisque j’avais du répondant, puisque je réagissais à son deuxième, voire à son troisième degré, une « complicité » s’est créée, et rapidement le face-à-face s’est détendu, l’interview a pu vraiment commencer J’ai même eu droit à de belles gentillesses, et un rappel au téléphone quelques jours plus tard pour me les répéter, ces mots que je garderais pour moi.
Je n’oublierai pas ma rencontre avec Guy Bedos. Un clown blanc. Un clown mélancolique, qui s’applique à ne jamais être triste même si quelques-uns de ses gestes, des regards furtifs, quelques réactions spontanés indiquaient parfois (souvent) le contraire. Bedos fait rire ou agace par son cabotinage; il m’a beaucoup ému ce jour-là. 

 « Rideau ! » – qu’il présente comme son dernier one man show – vient de sortir en DVD. Alors j’ai repensé à ce moment passé ensemble.  Le jour de mon anniversaire, je me souviens. Un beau cadeau.

 
 
 
Interview parue dans « Questions de femmes » daté Octobre 2006.

Guy Bedos : « J’arrêterai à temps, car je suis orgueilleux… et poli ! » 

Vous revenez au one-man-show après quatre ans d’absence, à Paris. L’arrivée des élections présidentielles y serait-elle pour quelque chose ?
Guy Bedos. Oui, sans doute ne sont-elles pas totalement étrangères à mon envie de revenir sur cette piste du Cirque d’hiver que j’ai connue il y a vingt ans ! Mais pas seulement. La scène est mon métier principal. J’ai une formation d’acteur. Je suis allé à l’école de la rue Blanche. A 18 ans, je jouais Shakespeare, Musset, Marivaux. Ma vocation d’auteur est venue du fait que les rôles qu’on m’a proposés ensuite ne valaient pas du tout la formation que j’avais reçue : je me retrouvais embringué dans d’impossibles pièces de boulevard, et je ne m’y sentais pas bien. Heureusement, j’ai eu la chance alors de rencontrer des gens comme Barbara, Brel, Brassens, Devos qui m’ont encouragé à écrire et à jouer mes propres textes. Bien sûr, j’y suis allé !… Mais, à l’époque, je ne savais pas que ça allait prendre autant de place… Je pensais surtout que c’était une façon de montrer ce que je savais faire. Comme une audition publique. Oh la ! Si je commence à évoquer mes souvenirs, ça va être un vrai cimetière !…
Est-ce à dire qu’en vous consacrant à vos propres textes, vous considérez être passé à côté d’une certaine carrière?
G.B. Pas complètement. J’ai tout de même fait des films plutôt réussis, comme ceux d’Yves Robert (« Un éléphant ça trompe énormément », « Nous irons tous au paradis », ndlr). D’un autre côté, c’est vrai que ce métier en solitaire m’a donné une grande liberté artistique et financière. Je ne me suis pas enrichi ; j’ai même beaucoup dépensé, parfois plus que je gagnais… Mais, peu importe. Je me sens autonome, vraiment libre. Je ne dépends de personne.
La solitude peut aussi parfois peser, comme l’a souvent dit Muriel Robin…
G.B. Muriel est une grande amie. Je la considère comme ma sœur ; nous avons même fait un spectacle ensemble. Mais nous n’avons pas du tout la même philosophie ! Moi, j’aime le public depuis toujours. Elle, elle commence à l’aimer. Ce sont les vingt premières années qui vont être les plus longues !… (rires) Ca y est, je commence à faire semblant  de dire des vacheries. J’adore Muriel !…
 
Que verra-t-on sur la scène du Cirque d’hiver ?
G.B. Je suis à la tête d’un répertoire immense. Je fais, en moyenne, un spectacle tous les deux ans, et ceci depuis mes débuts avec Barbara en 1965. Faites le compte !… Pour ce spectacle, j’ai revisité certains de ces sketchs, mais beaucoup se sont imposés à moi tout simplement parce que j’avais envie de les rejouer. Partant du principe que l’on fait des progrès toute sa vie, je me suis dit que je risquais de les jouer mieux. J’ai bien dit « je risquais » !… Et puis, ceux que j’ai choisis sont encore politiquement et socialement d’actualité. Les choses se sont même aggravées depuis ! Il y a dix ou quinze ans, certains se voulaient d’anticipation ; aujourd’hui ils sont dans le vrai ! Le monde a empiré dans sa brutalité, dans sa violence, dans sa folie… Moi, je me suis juste un peu calmé dans ma volonté de vouloir changer le monde.
Vous l’avez souvent dit, mais le pensiez-vous vraiment ? Ce n’était pas du cabotinage ?
G.B. Non. Pour faire ce métier, il faut garder une âme d’enfant. J’ai l’air cynique, mais je suis très naïf. Et comme les gens qui viennent me voir m’encouragent beaucoup à me prononcer sur certains thèmes politiques et sur certaines injustices, je me suis autoproclamé, il y a quelques années (certes un peu pompeusement !), le « haut-parleur des anonymes ». Aujourd’hui, tout cela m’a passé. Je vais reprendre ma fameuse « revue de presse », mais j’ai envie de m’amuser en évoquant l’actualité de façon légère, et parfois surréaliste. N’oublions pas que tout ça est un jeu ! Par le passé, j’ai fait beaucoup d’heures supplémentaires en parlant avec les politiques. Quand j’étais avec Mitterrand, je me prenais pour Victor Hugo parlant à Louis-Philippe ! Mais bon, je le sais maintenant : je ne changerais pas le monde ! De toute façon, la plupart des hommes politiques vous donnent raison en privé, et tort en public. Attention, je ne suis ni amer ni revanchard. Je suis simplement plus lucide !
Seriez-vous en train de devenir gentil ?…
G.B. Encore une fois, j’ai envie de m’amuser. Or, par excellence, l’humour peut être sympathique mais certainement pas gentil. Pour faire rire, on fustige toujours un peu. C’est une règle de base. Sans quoi on lit de la poésie, et alors la salle se vide… En humour, les bons sentiments n’existent pas ! J’en ai bien sûr, mais je les garde pour la vie de tous les jours. Non, si je deviens gentil sur scène, prévenez-moi : c’est que je serai gâteux !…
Depuis un moment, vous parlez souvent de votre âge. Cela vous angoisse ?
G.B. Je suis quelqu’un de prévoyant : je sais que, plus on va s’approcher de ma première, plus on va insister sur le fait que je suis encore là. Ben oui, pardon !… L’âge m’angoisse un peu, oui. J’ai perdu beaucoup d’amis en route. Je manque de compagnons. De ma génération, j’entends. Dans la vie, ça va, je m’accommode très bien de la fréquentation de gens plus jeunes… Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de morts autour de moi, et parfois des gens plus jeunes que moi ! Pierre Desproges, Coluche, Le Luron… J’ai relu récemment les « Chroniques de la haine ordinaire » de mon ami Desproges, dans lesquelles je suis abondamment cité parce qu’il m’aimait vraiment beaucoup (et je le lui rendais bien). Dès que je tends la main à quelqu’un il meurt ! C’est embêtant, ça… Ca va finir par se savoir !
C’est la mort qui vous fait peur ?
G.B. Non, c’est plutôt la peur de la mort qui me fait peur. L’approche consciente de la mort. L’arrivée de la maladie, grave et humiliante. La vieillesse, la vraie…
Comment imaginez-vous les années qui viennent ?
G.B. Je vis d’une façon assez linéaire. Je travaille autant que quand j’avais 30 ans. Je vis de la même façon : l’été je prépare, l’hiver je joue. J’ai une famille, directe et périphérique, assez coûteuse, donc tant que je le pourrais je continuerais à entretenir mon outil de travail. Je nage, je fais de la gymnastique, j’essaye de ne pas être pathétique. Mais j’arrêterais à temps, car je suis orgueilleux. Et poli vis-à-vis du public. Je ne veux pas donner l’impression que c’est le spectacle de trop comme l’ont fait, parfois, des gens que je ne citerai pas mais qu’on a regardé alors avec une certaine compassion. Je n’ai pas du tout envie de susciter ça. Demain, je peux très bien m’arrêter de paraître, et écrire des livres, faire votre métier, écrire des spectacles pour d’autres. Je saurais le faire ! Je  peux jouer aussi. Il y a plein de rôles de vieux au cinéma ou au théâtre !…
Il y a un an, paraissait votre livre « Mémoires d’outre-mère ». Beaucoup ont découvert, à cette occasion, une fragilité qu’ils ne soupçonnaient pas chez vous…
G.B. C’est certain. C’était une façon de faire le point sur moi. Et ça m’a fait beaucoup de bien, je crois. Cela m’a libéré. J’y ai montré pour la première fois mes fêlures, et la réalité de ce que je suis. D’où je viens, ce que j’ai vécu. A être un personnage public, beaucoup de choses vous échappent…
C’est-à-dire ?
G.B. Je suis très cajolé par une partie du public. Par exemple, je ne peux pas faire deux mètres dans la rue sans qu’on m’arrête pour me dire des choses plus qu’affectueuses. En même temps, je suis toujours très discuté par certains, notamment par une partie de la presse. Ceci, sans que je comprenne toujours bien pourquoi !… Bref, j’ai fait ce livre comme une sorte d’état des lieux sur ce que je suis. Boris Cyrulnik me considère comme le résilient type : un homme qui s’est construit contre ce qu’il a subi, contre ce à quoi il a assisté. Effectivement, tout cela ne m’empêche pas d’aller très bien, et de m’occuper de ma mère. Aujourd’hui, c’est une vieille dame qui ne m’en veut pas du tout du mal qu’elle m’a fait !
Pour faire ce métier, faut-il être séducteur ?
Ce n’est pas interdit de faire rire en charmant, quand on en a le goût. Or, la séduction me paraît être une preuve de civilisation. La séduction, le charme… Quand on a ça en magasin, autant l’utiliser ! Les hommes comme les femmes… Je viens de m’intéresser à une jeune comédienne marocaine, Rachida Khalil. Elle est belle et elle est drôle… Il faut donner une chance aux gens qui ont un certain pouvoir de séduction. Dans mon métier, à partir du moment où on est assez vilain on est fatalement drôle. Non, ça n’est pas si simple ! On peut être ridicule aussi !… Ou risible… Il y a des choses que je porte en moi, et dont je ne suis pas spécialement fier : j’ai un certain goût pour la beauté, des choses comme des êtres.
Et pourquoi ne pas en être fier ?
Parce que des gens magnifiques ne méritent pas qu’on les aime ! Gainsbourg a parlé de la beauté cachée des laids. Il avait beaucoup de charme. Mais bon… c’est vrai que l’été, par exemple, il y a des gens à qui l’on devrait interdire de se baigner tout nus ! Je plaisante !… C’est fou ce que Léon Blum nous a fait du mal avec ses congés payés ! Depuis, été rime avec vulgarité… Je n’ai pas  du tout la même façon de voir les choses que Franck Dubosc et son « Camping », voyez vous !…
Justement, dans la jeune génération, il ne semble pas y avoir de comiques prêts à prendre votre relève. En voyez-vous ?
Tant mieux ! Je tiens le marché… Plus sérieusement, je ne demande pas aux gens de me ressembler… Même si je n’ai pas le même humour que Dubosc, je l’aime bien. Bigard aussi. Dans la vie, ils sont charmants. Bon, Bigard est passé au Stade de France, il passera peut-être bientôt à Orly entre deux avions. Il est très sympathique, mais moi il y a longtemps que j’ai renoncé au quantitatif au profit du qualitatif. Cela ne m’empêche pas d’avoir de l’affection pour lui. Comme pour Gad Elmaleh, Djamel Debbouze, Muriel Robin… Je suis moins sectaire qu’on ne croit. J’aime le talent !
Vous avez réalisé vos rêves de gosse ?
En gros oui. En y réfléchissant, je suis même surpris de la chance que j’ai eue. De la chance, oui. Parce que ça tient aussi du hasard. Notamment celui de rencontrer la bonne personne au bon moment… J’ai fait des rencontres heureuses, je dois beaucoup de choses à beaucoup de gens. Et c’est pour ça que je me fais le devoir de rendre ce que j’ai reçu en aidant ceux à qui je reconnais du talent. Mais bon… quand je vois des films de Charlie Chaplin, je suis voué à la modestie… Parce que Chaplin est à moi ce que Elvis Presley est à Dick Rivers !… On a les références qu’on peut !
Vous avez toujours le trac ?
Oui. Plus de la même façon et pas pour les mêmes raisons, certes, mais je l’ai toujours. Si on n’est pas un tout petit peu dans le doute, si on est trop sûr de soi, alors c’est l’un des grands risques de ce métier ! De l’importance d’avoir des gens autour de soi qui, tout en étant très bienveillants, ne vous font pas de cadeaux. Je suis toujours stupéfait de voir une salle pleine après quarante ans de métier…

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Une réflexion sur “Le jour où je les ai rencontrés 5 – Guy Bedos

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