Le jour où je les ai rencontrés 4 – Isabella Rossellini

 
 
Ca ne date pas d’hier. Treize ans déjà ont passé. Je m’en souviens pourtant comme si c’était hier, de ce matin où j’avais rendez-vous avec la mystérieuse, la légendaire, la sublime (tant qu’à faire, ne rechignons pas sur les superlatifs!), la grande, l’envoûtante, la si glamour… Isabella Rossellini. C’était au mythique bar Hemingway du Ritz, place Vendome. Là encore, j’avais une idée toute faîte: je m’attendais à une star prenant la pose, un peu froide, terriblement distante, genre « Non, mais, sérieusement, vous savez qui je suis ? »  Parce que, oui, il y en a quelques-unes des comme ça… Sans le savoir, l’attachée de presse du livre qu’elle sortait alors (« Quelque chose de moi », Nil éditions) avait accentué mes préjugés: « Mademoiselle Rossellini refuse de parler de ses parents. Fais attention, elle peut interrompre l’interview à tout moment si tu l’interroges à ce sujet… ». Vous conviendrez que c’est embêtant quand on sort ses Mémoires, et qu’on est – qui plus est – la fille de deux monstres sacrés, Roberto Rossellini et Ingrid Bergman. J’y suis donc allé sur la pointe des pieds, n’osant jamais faire référence aux deux figures tutélaires pour ne pas froisser madame. Et c’est finalement une femme décontractée, naturelle, que j’ai eu face à moi (si tant est qu’on puisse être tout à fait naturelle quand on se trouve au Ritz !). Une femme qui avait même l’air d’être surprise que je n’évoque jamais papa-maman, si bien que c’est elle qui choisit de m’en parler d’abord. Mieux, elle fut même intarissable sur le sujet. Elle me parla de son parcours, aussi, de David Lynch qui la dirigea au cinéma et l’épousa, du regard des hommes, du désir… Et elle plaisanta, s’amusa, prolongea l’interview bien au-delà du temps imparti. Plongé dans ses yeux je n’ai de toute façon pas vu l’horloge tourner. Rarement l’adjectif « magnétique » aura si bien collé à quelqu’un… 
 
Parue en mai 1999 dans « Questions de femmes », voici quelques extraits de cette interview.
 
Dans « Trois fois 20 ans », sorti l’an dernier.



Isabella Rossellini :
« Il y a des malentendus qui font mal. » 
 
« Vive les poches sous les yeux, les ongles sales, les haillons et les voix de stentor », écrivez-vous dans votre livre. C’est de la provocation, non ?Pas du tout ! Je fais référence à deux femmes que j’admirais : Audrey Hepburn et Anna Magnani. Si l’on avait retouché le visage de la Magnani, si on lui avait enlevé les poches sous les yeux ou donné une autre coiffure, on lui aurait enlevé sa personnalité, sa force. Quand, petite fille, en chahutant avec ma sœur, je me suis cassé une incisive, ma mère était en larmes. Pour elle, c’était une tragédie. Pas pour moi! Cette dent cassée fait de moi un être unique. Pourquoi m’en plaindrais-je ? Il faut relativiser les standards de la beauté…

Avoir un gros revenu me donnait l’impression d’être enfin adulte », écrivez-vous aussi, à propos de vos débuts de mannequin. Vous vous êtes sentie adulte très tard ?

Je voulais surtout parler là de liberté. Quand j’ai commencé à gagner beaucoup d’argent, je n’osais même pas signer ma fiche de travail en fin de journée : j’avais peur qu’on me traite de voleuse ! Puis, à la fin du mois, au moment de regarder ce que j’avais sur mon compte, d’un côté j’étais stupéfaite et d’un autre je savourais le fait de devenir indépendante. Tout d’un coup, vous pouvez prendre un appartement, partir en vacances, choisir l’école de votre enfant… Lorsque j’étais animatrice à la télévision italienne, j’avais un statut de fonctionnaire et un si petit salaire que je ne pouvais pas m’offrir une bonne mutuelle. J’avais toujours peur de l’accident car je n’aurais pas pu faire face. Ou alors j’aurais dû appeler ma mère ou mon père pour leur demander de l’aide. Un gros salaire me mettait à l’abri, et me donnait le sentiment d’être grande.

Vous avez été élevée par des bonnes et des nurses. En avez-vous souffert ?
Non, je croyais que c’était normal. Je n’ai su que bien plus tard que ça ne l’était pas. Je n’ai jamais, ou très peu, habité avec mes parents. On les voyait régulièrement, on les appelait beaucoup, mais ils étaient remariés et avaient chacun leur vie. Mon père avait d’autres enfants. Maman habitait Paris mais voyageait énormément. Ils avaient décidé que la solution la plus pratique était d’installer leurs enfants dans un autre appartement.
Et vous, quel genre de maman êtes-vous ?
Tous les parents essayent d’agir aussi bien que possible. Est-ce suffisant?… Je ne sais pas… La seule chose que je sais c’est que chacun cherche à faire sincèrement du mieux qu’il peut. Ca, je le sais de ma mère. Elle n’était pas souvent là mais elle faisait du mieux qu’elle pouvait pour être la mère de quatre enfants. 

Luciano, votre ami philosophe, affirme que les hommes de votre vie sont tous monstrueux et que, si vous aviez rencontré Jack l’Eventreur, vous l’auriez épousé. Vous êtes d’accord ?

Ce qu’a dit Luciano m’a fait beaucoup rire. C’est l’un de mes grands amis, oui. Et je crois qu’il la surtout dit par jalousie… En même temps, certains le pensent vraiment, et m’en parlent même directement: « Qu’est-ce que cela a dû être dur, de vivre toutes ces années avec David Lynch… », persuadés qu’il me battait tous les jours. Mais David est l’exact contraire! On l’appelait « l’enfant de chœur ». Il est gentil, sain, tout à l’opposé de ses films. J’ai des parents mythiques, j’ai représenté une firme mythique et j’ai tourné dans deux films cultes. Alors, face à ces mythes, les gens ont toujours un regard personnel : ils se racontent une histoire, et on ne peut pas la contrer. « Blue Velvet » et « Sailor et Lula » ne sont jamais que des films, mes parents n’ont pas toujours été stars et ont eu une vie très dure. Or, tout cela on veut l’oublier ! C’est pour cela que je ne lis jamais rien de ce qui paraît ni sur ma famille ni sur moi. Il y a des malentendus qui font mal. 
 
Pour « Blue Velvet », vous dites avoir fouillé en vous pour faire ressurgir le trouble et la peur que vous aviez connus, jeune fille, quand vous éveilliez chez les autres le désir sexuel? Pourquoi l’emploi du passé ? Vous n’avez pas l’impression de l’éveiller encore, ce désir ?
Oh, vous savez, si les garçons regardent les magazines féminins comme ils regardent « Playboy », c’est leur problème, pas le nôtre ! (rires) Le regard d’un homme plein de désir n’est pas un regard qu’on aime, nous les femmes. Celui qui vous regarde en vous disant « Madame, vous êtes charmante, j’ai beaucoup d’admiration pour vous » peut séduire, mais le regard sexuel fait peur. Les hommes ont cette illusion qu’être violées nous plaît. Non, ça ne nous plaît pas ! Même pas du regard. De ce regard qui déshabille en pensant « J’aimerais te baiser ». Ca, ce n’est pas un regard gentil; c’est un regard violent. De même , quand on me dit que je suis sexy, je ne le prends pas comme un compliment. Je dis merci parce que je suis bien élevée, mais je déteste ça…
 
 
 
(Propos recueillis en avril 1999).
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Une réflexion sur “Le jour où je les ai rencontrés 4 – Isabella Rossellini

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