Nous n’irons pas à New York – 3

Pour rappel : 
Nous n’irons pas à New York – 1ère partie
Nous n’irons pas à New York – 2ème partie


Mercredi 5 janvier 2005, 21 heures

Parfois, je me dis que je n’ai pas été la hauteur de l’enjeu que je m’étais fixé en entamant ce journal. Le soir, je rentre du bureau, et, à peine le temps d’avaler un morceau que je me remets aussitôt au travail: on m’a demandé d’être le nègre d’une ex-chanteuse à succès. Je planche sur son autobiographie en tachant du mieux que je peux de me glisser dans sa peau, dans ses mots. M’inviter dans la vie d’une autre curieusement me fait du bien quand bien même elle a eu son lot de drames et qu’il y a meilleure récréation. Je vis la visite dans son monde comme une respiration. Deux mois pour la connaître, entrer en communion avec elle, et pour terminer son livre avant de le voir imprimer et vendu en librairies. Le challenge me paraît d’autant plus essentiel à relever que je sens qu’il participe à ma reconstruction : le temps de l’écriture je pense à autre chose qu’à nous. Parce que finalement, que je le veuille ou non, avec ou sans toi, il faut bien que la vie continue. Même plus lourde, même beaucoup trop pesante.

De toute façon, pourquoi t’écrire encore puisque je peux te parler, puisque je te vois souvent, puisque je sais que tu arrives ? En décembre, le temps des fêtes tu es rentrée à Paris. Une répétition générale avant ton retour définitif prévu le 13 janvier. Ce 31, pour la première fois nous l’avons passé seuls, en tête-à-tête. Pour rattraper le temps perdu, nous respirer, sentir nos corps. Dans quelques jours, nous recommencerons: tu reviendras t’installer chez toi; je romprais mes habitudes de vieux loup solitaire acquises en ton absence, et nous reprendrons la vie tous les deux. Je t’offrirai ces quelques pages aussi. Puis tout recommencera. En mieux. En plus beau.

Je me dois d’être tout à fait honnête. Bien sûr, je suis ivre de bonheur de te savoir revenir sans trop de séquelles, mais j’ai peur aussi. Sauras-tu rester seul toute la journée sans quelqu’un qui t’aide et veille sur toi? N’oublieras-tu pas d’éteindre le gaz ou de fermer les robinets, par exemple? Tu es encore si fragile, tu as du mal à faire deux choses à la fois. Même si visiblement tu ne pars plus ailleurs, je me demande ce que sera ton évolution; il m’arrive d’en trembler. Et si je n’avais voulu voir de toi que le meilleur pour oublier les ombres ? Et si nos deux vies retrouvées se transformaient en calvaire ?

Je n’ai pas peur que pour toi, je le reconnais. Vais-je pouvoir m’habituer à ce nouveau changement, savoir garder patience, être à la hauteur de tes attentes ? Vais-je savoir taire mes besoins de solitude fraîchement apparus, cette solitude qui m’affolait naguère et que je suis parvenu à dompter puisque je n’en avais pas le choix ? Ce nouveau défi qu’il me faudra désormais mener, je devrais m’appliquer à ne pas te le dissimuler, te dire la vérité pour ne pas nous noyer dans les non-dits, les mauvaises interprétations et ces guerres qui nous ont broyés. Je t’aime comme jamais, mais le temps de ma reconstruction est venu maintenant que je peux mieux respirer. Chacun son tour. Puisse-tu le comprendre, et m’aider autant qu’il t’en sera possible. Je ne doute pas de ta patience, de ta capacité d’analyse, et de l’amour fou que tu me portes. Tes yeux sur moi, les mots que tu m’envoies sont les plus belles de mes forces. Je t’attends, la peur au ventre, mes bras grand ouverts. Ton retour sera une fête, je te le promets. Mais, je le sens, c’est l’un sur l’autre que nous devrons désormais veiller.

Un peu plus tard… Octobre 2007.

Je ne m’étais pas trompé : ton retour a été une fête. Sur le quai de la gare ce 13 janvier 2004, je suis venu te chercher, et nous sommes allés directement rejoindre quelques-uns de tes amis, tes anciens collègues. Tu ne le savais pas avant d’entrer dans ce petit restaurant de Saint-Germain-des-Près, je t’en avais fait la surprise. Je revois encore vos sourires, et mon bonheur indescriptible. J’exhibais ta victoire. D’abord un peu abasourdi, tu as vite repris tes esprits, puis tu as raconté tes mois d’hôpital, tes frayeurs, la joie du retour. Tu n’as pas pu t’empêcher de me tresser des lauriers. Puis, comme à ton habitude, tu t’es enquis de la vie des autres. Et nous avons retrouvé le clown que tu étais avant l’accident, assurant le show jusqu’à tard dans la soirée. Régulièrement, je m’inquiétais de ta fatigue, t’entendant buter de plus en plus sur les mots. Tu balayais aussitôt mes questions d’un : «Ne t’inquiète donc pas ! On est bien, non ?». Bien sûr tu étais fatigué, mais ton euphorie te faisait tenir droit. Tu reprenais le cours de ta vie. Tu voulais t’en convaincre.

Les jours ont passé, et mon appréhension est devenue concrète. Je t’appelais cent fois par jour. Jamais pourtant, dans les mois qui ont suivi, je n’ai eu à rattraper l’une de tes bêtises. Certes, il t’est arrivé un soir ou deux d’oublier d’éteindre le gaz, mais j’étais là. La journée, seul, tu te montrais plus attentif, plus prudent. Alors, rapidement, j’ai cessé de trembler, et j’ai compris que tu avais suffisamment récupéré pour savoir vivre seul au moins le temps où j’étais au travail.

Comme conditions à ton retour tu étais astreint à un traitement de choc, tant pour ton cœur que pour cette dépression qui te paralysait. Outre la dizaine de médicaments à prendre quotidiennement, il te fallait te rendre régulièrement chez un cardiologue, entamer un suivi psychologique, suivre des séances d’orthophonie trois fois par semaine. Tu avais envie de guérir, de tout reprendre à zéro. Tu avais de l’énergie pour deux. L’énergie du désespoir, me dis-je avec le recul. Désespéré à l’idée de ne pas récupérer la lecture et l’orthographe, le calcul et ton sens de la répartie, tu fonçais tête baissée à la recherche de ce qui pouvait t’être le plus profitable, le moins destructeur.

A l’hôpital d’A., avant ta sortie, la neuropsychiatre t’avait conseillé deux orthophonistes spécialisées dans tes problèmes. L’une d’elles exerçait à quelques minutes de chez nous, alors tu as prié pour qu’elle accepte de te trouver une place dans son agenda bien rempli. Et quand ce fut fait tu as sauté de joie. Chaque fois, tu partais la voir comme un écolier modèle tout fier de savoir qu’il allait apprendre des tonnes de choses qui le feraient grandir. Puis, le soir, tu me racontais les exercices qu’elle t’avait donné, me décrivant fièrement ceux que tu avais réussis, avec consternation et angoisse ceux face auxquels tu avais échoué. A chaque fois tu en faisais un drame. Mais, lorsque, quelques semaines plus tard, tu réussissais enfin, immédiatement tu me téléphonais pour me l’annoncer, comme une preuve irréfutable de tes progrès. Et tes progrès étaient effectivement spectaculaires, si bien que tu avais demandé à l’orthophoniste de te donner des « devoirs à la maison ». Bientôt, tes bafouillages ne sont plus survenus que lorsque tu étais fatigué. Ton vocabulaire a progressivement retrouvé sa richesse, et je t’ai assez vite surpris à lire sans trop de peine les sous-titres des films en version originale que nous regardions ensemble. Tu me disais que tu n’y arrivais pas. Forcément, je ne te croyais pas: tu réagissais toujours aux bons moments. Je me souviens même t’avoir dit plusieurs fois que ton blocage était d’ordre psychologique, j’en étais certain. Chaque fois, tu niais, avant de me dire : «Tu as peut-être raison…» Et tu partais dans tes pensées.

Entre nous, la vie a repris son cours, différemment mais avec la volonté de ne rien laisser paraître. Jusqu’à ce que nous atteignions chacun nos limites, et que nous finissions par avouer nos peurs ou nos traumatismes. Je peux te l’avouer : ça n’a pas toujours été facile. J’avais beau vouloir ne pas y penser, je te revoyais attaché sur ton fauteuil, dans ta chambre d’hôpital ; je t’entendais encore dire n’importe quoi, le regard vague, celui d’un fou qui parfois me faisait peur; je repensais sans cesse au jour où, me voyant arriver, tu m’as souri avant de retirer de ta couche ta main pleine de merde pour me caresser le visage. Des mois après, lorsque tu me prenais dans tes bras ou que tu voulais me faire l’amour, ces images-là revenaient à mon cerveau peut-être un peu malade lui aussi. Alors, pour ne pas te blesser, de la même manière que je n’avais pas osé l’écrire ici je ne disais rien. Je me forçais un peu. La nature faisait le reste.

Et puis, un jour, j’ai voulu. Je t’ai invité au restaurant en bas de chez nous, et maladroitement je t’ai demandé de comprendre mes quelques absences, mes prises de distance, quand j’essayais de me tenir reclu, à la fois tout à côté de toi et très loin. Je n’ai pas eu le cran d’aller plus loin ce soir-là, mais le peu que tu as entendu t’a bouleversé, atomisé, et tu m’en as reparlé pendant longtemps. Il y a peu tu m’en parlais encore. Tu avais très bien compris ce que je n’avais pas réussi à te dire. Mais si le désir n’était plus, as-tu seulement compris que l’amour, lui, est toujours demeuré intact ?

J’ai bien vu que tu me mentais. Les premières semaines, chaque fois que je rentrais, malgré l’hiver je retrouvais la fenêtre de la cuisine grande ouverte. Un soir, j’ai vu qu’une mèche de tes cheveux avait brûlé. J’ai fait mine de ne m’apercevoir de rien, mais j’ai fouillé un peu partout et je suis tombé sur un paquet de cigarettes dissimulé dans un placard. Mes doutes sont devenus des certitudes : contre l’avis formel des cardiologues, tu avais repris le tabac ; la gazinière avait eu raison de ta mèche au moment où tu avais voulu allumer ta cigarette. J’aurais dû entrer dans une rage folle, j’en ai été incapable. Ton air de petit garçon pris en faute m’a touché ; j’étais mal placé pour te faire la leçon… Parce que moi non plus je n’ai pas tenu mes promesses. Je n’ai pas arrêté de fumer; nous ne nous sommes pas pacsés; je ne t’ai jamais emmené à New York. Dans la peur ont dit des choses que l’on pense très fort, frustrés que nous sommes de ne pas pouvoir les appliquer de suite: si ce n’est pour aujourd’hui ce sera pour demain… ou pour après-demain. Seulement, quand la peur disparaît, elle embarque avec elle nos promesses qui restent lettres mortes. Plus rien ne presse, et l’envie souvent disparaît au moment où la paix nous revient.

Je culpabilise de temps en temps, même si toi non plus tu n’as pas fait dans la constance. Ta reprise de la cigarette a d’abord été discrète, deux ou trois par jour. Puis, au fil des mois, tu es revenu au rythme de ta vie d’avant : trois paquets quotidiens, c’est dire un suicide.

Jusqu’en mars où un nouveau stade a été dépassé. Un ami fêtait ses quarante ans; nous étions conviés. Tu étais fou de joie à l’idée de revoir des visages que tu n’avais pas revus depuis longtemps. Tu passais de conversation en conversation, tu me présentais ceux que je ne connaissais pas, me racontais mille et une anecdotes, expliquais à qui voulait ce que tu traversais. Jusqu’à ce que tu ne puisses plus résister. Tu as pris un premier verre, un second, un autre encore. Au bout de la soirée tu étais ivre. Tellement que, comme avant, tu as commencé à dire n’importe quoi, à n’importe qui de préférence. Après m’avoir envoyé plusieurs fois sur les roses lorsque je te disais de freiner, tu es allé aux toilettes, et j’ai entendu un grand bruit: tu t’es effondré dans la cabine de douche, cassant la porte dans ta chute. Fou de rage, je t’ai ramassé, ai réparé la casse comme j’ai pu, puis je t’ai pris par le bras pour t’empêcher de tomber, et nous sommes partis comme des voleurs. Au retour, blessé, je ne t’ai pas dit un mot; j’ai déplié le canapé-lit dans le salon. Puis, le lendemain matin, comme tu partais aux aurores pour la côte basque où tu devais rejoindre ta famille le temps de quelques jours de vacances, j’ai fait mine de dormir et j’ai refusé de te conduire à la gare. Tu t’es débrouillé seul. Dans ta fatigue et ta culpabilité, tu as paniqué. Tu as raté le train, pris le suivant. Je n’ai rien lâché. Un monstre de froideur, tout en calcul… Je ne voulais pas que tes démons te reprennent; je ne voulais pas revivre encore ce 7 août, pas plus que les quelques épisodes qui peu avant l’accident ont failli conduire à notre fin. Alors, devant ton insistance et tes appels répétés, je t’ai fait peur, ai menacé de te quitter. Penaud, tu m’as donné raison, tu t’es excusé de n’avoir pas su jauger le moment où il t’aurait fallu arrêter,puis tu m’as supplié de te laisser une nouvelle chance puisque tu ne recommencerais plus jamais. Tu me le promettais, c’était certain… Evidemment j’ai craqué. Evidemment je ne t’ai pas quitté. Les semaines d’après, tu as filé droit. J’avais seulement oublié que dans la peur…

 

(Fin)

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s