Le Jour où je les ai rencontrés 3 – Julia Migenes

 
Je m’attendais à une diva campée dans sa tour d’ivoire, rivée à son miroir. Une Castafiore des temps modernes, déconnectée, insupportable. Je l’imaginais m’étalant sa culture du classique, briller de mille citations, valoriser à l’excès ses collaborations prestigieuse. Bref, j’étais persuadée rencontrer l’image d’Epinal de la chanteuse d’opéra, sa caricature. Evidemment, sa prétendue appartenance à l’Eglise de Scientologie n’arrangeait rien. A mon entrée dans l’appartement parisien qu’elle louait à cette époque à deux pas du Jardin des Tuileries, j’étais persuadé devoir faire face à un iceberg trop grand pour moi. J’aurais fait demi tour en courant si j’avais pu… 
Il ne m’aura pourtant fallu que quelques minutes pour être rassuré. Et totalement conquis.  Julia Migenes est d’une simplicité déconcertante. Tellement que j’ai cru un moment qu’elle campait un personnage: cette authenticité-là, ce naturel si désarmant, cette gentillesse ne pouvaient être que calculés… Alors, j’ai observé. Mais non, le regard ne peut pas tromper. Jamais. L’humour non plus, quand il est pratiqué ainsi, dans l’auto-dérision. 
Alors qu’on peut l’entendre ces temps-ci sur le nouvel album de Vincent Niclo accompagné des  Chœurs de l’armée rouge, « Opéra rouge », au travers d’un duo avec lui (sur « Libiame »), j’ai repensé à notre rencontre, à nos éclats de rire, ce jour du printemps 2006. A l’émotion incroyable qu’elle dégageait, surtout. Et à sa générosité. Elle publiait alors son autobiographie (« Mémoire d’un oiseau rebelle », paru aux édition du Rocher), ainsi qu’un CD, « Alter ego ». Elle m’a parlé de son parcours, de son enfance faite de douleurs et de misère, de sa gloire. Elle m’a parlé d’amour. Elle m’a parlé d’elle…
En voici le résultat, paru à l’époque dans « Questions de femmes ».
 
Julia Migenes :
« Mon passé ? Je préfère tout laisser derrière moi, et fermer la porte. « 

Vous venez de publier votre autobiographie, « Mémoires d’un oiseau rebelle »…
Julia Migenes. Oui, mais ce n’était pas mon idée. C’est celle de mon manager. Il m’en parlait depuis longtemps, et je refusais toujours. Jusqu’à l’année dernière. Avec l’éditeur, nous pensions que j’allais parler sur une cassette pour, ensuite, donner le tout à un écrivain. Effectivement, j’ai essayé pendant quinze jours, mais quand j’ai ce qu’il en avait fait, je ne me suis pas reconnue. Ce n’était ni ma voix ni ma manière de penser. Du coup, j’ai tout arrêté, et j’ai écrit moi-même, en anglais. Ensuite, j’ai travaillé directement avec le traducteur, et surtout avec six dictionnaires, parce qu’il fallait trouver les mots exacts pour transcrire chaque sentiment !
A lire votre vie, on a le sentiment que vous avez vécu un conte de fées moderne…
Oh, c’est plutôt un film de Martin Scorcese qui se transforme en Maria Callas !… (rires)
Revenir sur votre passé a-t-il été douloureux?
Oui. Je n’aime pas parler de moi. Je ne le fais jamais. Je vis dans le présent. Même penser aux belles choses d’autrefois m’est douloureux. Parce que, quoi qu’il en soit, on ne connaîtra plus jamais l’équivalent. Alors, je préfère tout laisser derrière moi, et fermer la porte. Résultat: au bout d’un moment, je n’ai plus eu la patience. Je suis arrivée à un stade où je me suis dit : « Si quelqu’un veut savoir tout le reste, et bien j’écrirais la suite dans un autre livre. Un jour! ».
Qu’est-ce qui a été le plus difficile à écrire? Votre enfance?
Toutes les choses sur lesquelles vous ne pouvez rien faire. En particulier ce qui touche mes parents. Quand vous pensez à leur vie d’émigrants qui ne parlaient pas un mot d’anglais, vous ne pouvez rien faire pour calmer leur douleur…
En même temps que ce livre, vous publiez un nouvel album, «Alter ego». Comment avez-vous choisi les chansons?
D’abord, à Paris, pendant deux semaines, j’ai écouté des dizaines et des dizaines de chansons. Puis, je suis rentrée à Los Angeles avec trois titres dans mes bagages. Comme ça ne suffisait pas, j’ai demandé à mes deux filles de me dire ce qu’elles écoutaient, ce qu’elles aimaient. Elles m’ont fait des listes. Et j’ai ensuite demandé ce que leurs amis écoutaient.

Parce que vous avez voulu faire un album pour les jeunes ?…
Non, mais je voulais savoir ce qu’on écoute aujourd’hui. Parce que, moi, je n’écoute jamais de musique ! Je suis une coquille vide. Je ne sais pas… Finalement, j’ai choisi des chansons de différents styles, mais qui ont toutes un point commun: toutes me touchaient beaucoup, toutes racontaient quelque chose de moi.
Quelle est celle qui vous tient le plus à cœur?
« Motherless child ». Ma mère la chantait quand j’étais petite. Elle était la femme la plus détruite que j’ai jamais connu. Elle chantait ça pour elle, en fait. Quand j’ai écouté cette chanson, j’imaginais quelqu’un de terriblement seule, dans une petite maison en bois, avec une vie comme on peut en avoir seulement dans le sud de l’Amérique. J’ai chanté avec ces images dans ma tête, et ce sentiment terrible qu’on ne peut pas lutter contre cette solitude. On peut être entouré d’une foule de gens, on la garde bien ancrée en nous, pour toujours.
Votre mère a été victime de violences conjugales, sous vos yeux. Les rapports difficiles que vous avez entretenus avec les hommes  jusque-là ne dépendraient-ils pas (au moins un peu) de cela?
Si l’on a été très protégée par son père, si on a eu des relations proches avec lui, alors avoir cette même proximité avec un homme est plutôt facile. Mais si ça n’a pas été le cas, alors la vie amoureuse devient plus compliquée… C’est pour cela que j’adore les hommes chaleureux, avec un très grand cœur. Parce qu’ils sont, dans un certain sens, les opposés de ce que je suis. Je suis attirée par eux, c’est plus fort que moi!… A ce sujet, j’ai lu récemment les interviews de deux actrices françaises. Je ne sais plus lesquelles… L’une disait qu’elle adorait qu’un homme soit fort et fragile à la fois. L’autre racontait que, pour lui plaire, il fallait qu’il ait un côté mystérieux. Ca l’attirait beaucoup! N’importe quoi… (elle éclate de rires) Qu’est-ce que ça veut dire « mystérieux »? De quoi parlent-elles, ces deux-là? Un homme fragile et fort à la fois?… Non. Ils en sont incapables ! Elles disent ça parce qu’elles ont eu de vrais câlins de leur père! 
Vous dites ne pas pouvoir imaginer vivre une histoire de longue durée. Vous vous lassez vite?
Oui, au bout d’un certain temps, je m’ennuie! Mais c’est le cas de beaucoup de gens, non? La différence, c’est que je dis la vérité, et que je prends les mesures qui s’imposent. Je ne peux pas vivre dans le mensonge. Rentrer à la maison et lui dire « Bonjour chéri, je suis allée faire des courses » quand, en vérité, je suis allée faire l’amour avec un autre, je ne peux pas !
Comment avez-vous vécu l’arrivée du succès? Un besoin de revanche? La nécessité de dépenser beaucoup?…
Non, je ne suis pas une rock star qui distribue son argent à tout le monde! (rires) Je ne suis pas non plus du genre à m’acheter dix paires de chaussures. Je peux en acheter deux  identiques, mais parce que j’ai des petits pieds et que je sais que j’aurais du mal à retrouver les mêmes plus tard… Donc uniquement pour des raisons pratiques ! Mon ego n’a pas bougé non plus. L’arrogance, l’excès de fierté ne font pas partie de ma personnalité. J’essaye de rester humble, en particulier dans l’exercice de mon art, car j’ai une grande connaissance des difficultés de la vie. Et c’est une chose qui est toujours là, en moi.
Garde-t-on la peur des années de manque, même longtemps après?
Lorsque j’avais 11 ans, un jour que le mari de ma demi-sœur était chez nous, il m’a interpellé en voyant des pinces à cheveux par terre : «Ramasse ça ! Ca coûte de l’argent !». A 11 ans, sans rien qui m’appartenait qu’une paire de chaussure, je lui ai répondu : «Mais, de l’argent, j’en aurai toujours!». Ma bouche a dit ça… Je ne le pensais pas, c’est sorti naturellement. Des années après, cette idée-là me poursuit. Alors, non, je n’ai pas peur de manquer à nouveau. J’ai un plan B. Je prépare ma vie. Si un jour je ne peux plus chanter, je donnerais des cours de chants.
Lorsqu’on parle de chanteuses d’opéra, on imagine souvent des divas multipliant les colères, les caprices…
Ah ça, ce n’est pas moi!… Les gens aimeraient bien que je le sois, mais non! Regardez, je suis en jeans; le pull que je porte n’a plus d’âge. Dessus, il y a même des poils de mon chien. Je porte des beaux vêtements quand il le faut, mais ça ne m’obsède pas…
Jamais de caprices ?
Non! Je ne connais pas ça. Presque pas… Vraiment pas.
Depuis « Carmen » sorti au cinéma en 1985, vous n’avez pas beaucoup changé…
J’ai un frigo. Quand personne n’est là, je me mets dedans! Et, comme vous voyez, je bouge beaucoup mais tout tient très bien!… (rires)
Pour garder voix et forme, vous astreignez-vous à une hygiène de vie particulière?
Absolument. Je suis obligée de me protéger physiquement. De tout. Il faut que je dorme, et que j’ai la constitution d’un cheval! C’est un entraînement permanent. Je ne dois pas perdre mon énergie. Je dois faire attention. Sortir le samedi soir, c’est bien mais pour récupérer d’une longue nuit de fête il faut trois jours! Alors, je m’abstiens. Même quand je sortais danser, je rentrais me coucher à onze heures du soir, au moment où tout le monde y allait!
Vous me parliez de vos parents. Vous, quelle mère êtes-vous? 
Mes filles ont bip et bip ans… (rires) Jessica vit encore avec moi, et Martina a un bébé. Elle est photographe. Quant à Jessica, elle débute. Elle a un vrai talent pour tout ce qui touche aux vêtements, et elle est actrice. Pour les élever je me me suis fait aider par deux nounous. Celles que j’ai choisies étaient beaucoup plus maternelles que moi. Beaucoup plus patientes, moins stressées. Moi, je suis plutôt la tante sympa qui débarque : «Let’s go to the shopping !». Ou comme un père. Oui, je suis comme un homme, en fait. Est-ce qu’un homme est maternel? Non. Est-ce qu’il aime les enfants? Oui. Est-ce qu’il peut être avec eux 24 heures sur 24? Non. Parce qu’il a son travail toujours dans la tête, qu’il est construit de cette façon: la famille d’un côté, et le futur de la famille de l’autre. D’ailleurs, un jour, mes filles m’ont dit: « Avec toi, on ne va pas célébrer la fête des mères, mais la fête des pères ! »
Au fait, vous reste-t-il encore des rêves à réaliser?
Oui, avoir de belles fesses ! On peut être Madame Curie, mais toute intelligente et brillante qu’on soit, ça ne compte pour rien chez une femme! (elle éclate de rires) Voilà le but absolu de ma vie : avoir de belles fesses…
 
(propos recueillis en avril 2006)
Le Bonus
Julia Migenes est née en 1949 dans un quartier défavorisé de New York, d’une mère portoricaine et d’un père d’origine grecque. Elle passe une enfance difficile et violente pendant laquelle elle aura cependant la révélation de sa vocation : elle fut engagée, à l’âge de 3 ans, pour remplacer au pied levé l’enfant de l’héroïne de l’opéra « Madame Butterfly ». Enfant, on la soustrait à son père légitime, alcoolique, pour la placer en orphelinat. Après une adolescence mouvementée, elle s’inscrit à la New York School for Performing Arts, et est choisie par Leonard Bernstein comme soliste dans les « Young People’s Concerts ». Elle commence sa carrière à Broadway dans « Un violon sur le toit », puis interprète la fameuse Maria de « West Side Story ». Au Metropolitan Opéra de New York, elle joue dans « Lulu ». Et, à Genève, sous la direction de Maurice Béjart,, elle est « Salomé », un rôle chanté et dansé. C’est alors qu’elle répète « Salomé » que le réalisateur Francesco Rosi lui propose d’être sa Carmen au cinéma, en 1985.  Un succès énorme qui fait d’elle une star internationale. 

 
 

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