Nous n’irons pas à New York – 1

C’était il y a huit ans. A la porte de l’hôtel, au retour de la plage, l’infarctus, l’anoxie cérébrale, le coma. Puis la peur, les longs mois de rééducation, mes aller-retour à l’hôpital d’A. pour le voir, pour l’aider à se reconnecter au monde. A cette époque, comme plus tard avec «Nos Bonheurs Fragiles», seul chez moi j’écrivais. L’unique moyen, pensais-je, pour rester debout, pour trouver la ressource et donner aux autres l’illusion de ma force. A son retour six mois après, j’ai imprimé ce journal, et je le lui ai offert: il contenait tout ce que je n’avais pas pu lui dire à ces moments-là, et sans doute plus encore… Il a été touché, je crois. Le texte  -que je lui avais demandé de garder pour lui- est resté longtemps à ses côtés, dans sa table de nuit; je l’ai retrouvé à l’été 2007, quand il m’a fallu tout ranger.

Ces quelques pages (que j’avais intitulées «Nous n’irons pas à New York») évidemment je les ai relues à cette occasion; j’en ai revécu chaque moment. J’y ai ajouté un chapitre aussi, le dernier. Mais pas question de les publier. Je n’y pensais même pas. Toutefois, puisqu’il me fallait mener un nouveau combat, j’ai repris le processus, et c’est ainsi que l’histoire de «Nos Bonheurs fragiles» a commencé. Comme une  suite à «Nous n’irons pas à New York». Ou comme l’inimaginable second tome. Pour moi, toujours. Seulement pour moi. Du moins, dans un premier temps. 

Ce texte, court, a donc huit ans, désormais. A nouveau je viens de le retrouver, l’ai relu cinq ans après la dernière fois, presque redécouvert. Il n’est toujours pas question de le publier, mais puisque le temps a passé, puisque l’impudeur me paraît moins vive, j’ai décidé de le poster ici. Pour compléter l’histoire, ajouter les pièces manquantes. Ceux qui ont lu «Nos Bonheurs Fragiles» y verront forcément quelques réminiscences, des échos particuliers. Normal, « Nous n’irons pas à New York » en est un peu la genèse, le livre une conséquence.
Le voici. En trois parties. Vos commentaires sont évidemment, et comme toujours, les bienvenus.

 

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         Lundi 23 août 2004, 23 heures

Seize jours. Seize jours que j’ai appris la peur, que j’ai appris la mort. Nous vivons sur un fil, tu sais.

Depuis jeudi, j’ai la certitude que tu t’en sortiras. Je le sens, je le vois, tu me le montres à chacun de tes regards. Et tes mains qui me cherchent, qui me caressent comme avant, comme il y a seize jours et cinq heures… Il faisait chaud ce jour-là. Tu te sentais déjà mal dans la voiture, et alors que de retour de la plage je conduisais jusqu’à l’hôtel tu as passé tes mains dans mes cheveux avant de les retirer. Tu m’as dit: « il fait si chaud, je ne veux pas en rajouter! ». Puis tu as conclu d’un sourire. Ce beau sourire qui les fait tomber comme des mouches. Ce sourire que j’appelle avec un brin d’ironie mêlée à beaucoup de jalousie « ton sourire à deux balles ». Ton dernier avant le drame. Quelques minutes après.


Tu t’en sortiras. C’est sûr, je te retrouverai bientôt comme le 7 au matin. Depuis l’instant où tu t’es écroulé, j’en ai l’intime conviction. D’ailleurs, depuis que trois jours plus tard tu t’es réveillé, ta conscience revient peu à peu, lentement. Tu me dévores du regard, tu me parles, tu me souris. Ton amour pour moi, qui n’échappe à personne, me bouleverse. Celui que je te donne en échange, je ne sais pas si tu sais le recevoir, si tu peux le voir, encore moins le comprendre. J’ai si mal à l’idée que tu ne le saisisses pas. J’ai si peur que jamais tu ne saches l’étendue véritable de ce que j’ai toujours cherché à contenir. Avais-je besoin d’un tel choc pour m’apercevoir combien je t’aime, sans retenue, sans condition? Demain, je te promets de le crier à la face du monde, cet amour-là. Et tant pis si ça dérange.

Mercredi 25 août 2004, 23h30

Je rentre d’A. où tu as finalement été transféré. Je rentre de S. Deux brasiers à éteindre. Deux traumatismes à apaiser faute de pouvoir jamais les faire disparaître. Le mien, je le calmerai aussi. Plus tard. Quand les vôtres se seront estompés.

H. et M. étaient heureux de me voir, rassurés sans doute. Je leur ai parlé de toi, de la mort que tu as frôlée, peut-être même rencontrée. Sous leurs yeux. J’ai répondu aux questions de H., pleines de peur puis de soulagement. J’ai écouté les silences et les fuites de M. en espérant les avoir entendus. J’ai tenté d’être un bon père.

Jeudi 26 août 2004, 22h00

Les infirmières l’ont dit à ta mère cet après-midi: même si personne ne peut encore pronostiquer la gravité des séquelles que tu conserveras, tu progresses à une vitesse inespérée. Même si tu pleures de te savoir ainsi, tu te bats comme un lion. Hormis les blouses blanches, cela n’étonne personne autour de nous. Parce que, toi qui doutes toujours de l’amour que l’on te porte, j’ai hâte de te dire les réactions des uns et des autres. Ceux qui appellent souvent. Ceux qui n’osent que de temps en temps, mais qui s’inquiètent tout autant. Et ceux qui m’invitent à dîner. « A l’occasion », bien sûr. Figure-toi que c’est la grande tendance du moment. Tu ne peux pas imaginer le nombre de gens qui, pour occuper mon esprit, apaiser ma douleur, calmer mon chagrin m’invitent… « la semaine prochaine » ! « Demain on rase gratis ». Peu importe, il n’y a que seul que je peux affronter mes peurs. Si tu ne t’en sors pas, comment m’en remettrais-je? Si tu reviens lourdement handicapé, comment le supporterai-je? En vérité si j’y pense parfois je reste plutôt serein: tu vas de mieux en mieux, je le vois, je le sais. Toi dont on nous a dit, le 7 août au soir, que tu ne passerais pas la nuit ou que tu resterais une « plante verte ». Toi dont on nous a assuré, le 19, qu’il ne faisait guère de doute que tu deviendrais « légume ». Il s’est trompé, le cardiologue pressé qui asséna cette conclusion à ta mère abattue, sans même un regard pour moi, l’air glacial et indifférent. Je le méprise, lui qui – irrité par nos questions pleines d’espoir –  nous a conseillé de t’inscrire sans tarder dans un institut spécialisé en nous précisant: « C’est tout juste s’il saura faire du macramé ! » Je le méprise comme je méprise celui qui nous a dit un autre jour, à A. et à moi, que H. était handicapé cérébral et que c’était notre « faute », à nous parents « irresponsables ». Je suis fier de vous deux. De vos réponses imparables, triomphales, magnifiques.

Dis, on y retournera à la Rochelle ? Juste pour montrer au crétin sans âme l’étendue de son erreur.

Vendredi 27 août 2004, 23 heures 30

J’ai pris ce midi un verre avec Claire C. La délicieuse, le bel écrivain dont j’admire tant la force des mots. Et je lui ai parlé de toi qu’elle ne connaît pas. Il est des gens qui ne sont pas encore des amis, mais dont on sait d’emblée qu’on peut les aimer sans avoir à le regretter. Son écoute, sa réaction, sa seule présence à ce moment-là m’ont touché. Claire m’a fait du bien.


Je viendrais demain. Je verrais, je l’espère, tes progrès. En attendant il me faut combattre toujours et encore ces images qui me hantent : ta silhouette affaiblie sur ce fauteuil d’hôpital, les liens qui t’attachent pour ne pas que tu te laisses glisser sans savoir te relever, les couches que l’on te fait porter puisqu’on n’en a pas le choix, le verre et la cuiller que l’on te tient parce que tu ne sais plus manger ni boire. Et, dans tes moments de lucidité, ton immense désespoir d’être là.


Les nouvelles, aujourd’hui, n’étaient pas celles que je voulais entendre. Rien de surprenant: on nous a bien dit qu’il y aurait des hauts et des bas. Ce vendredi était jour de bas. Tu pleures beaucoup. Tu penses que tu n’y arriveras pas. Tu t’es mis en colère contre ta mère. Tu voulais qu’elle te conduise jusque chez un disquaire. Tant pis pour l’injustice, au moins tu reprends tes habitudes; c’est rassurant. Tout de même, te savoir ainsi me fait sombrer. Je le savais déjà, mais ces coups durs soulignent un peu plus l’évidence : il y a trois ans, ce 13 août 2001, j’ai rencontré mon double, l’autre moitié de moi. Malgré nos guerres, malgré nos éclats de voix, nos violences et tous ces démons qui nous freinent, ton absence m’oppresse, tes silences m’étouffent ; j’ai tant besoin de ta tendresse. Je ne te laisse pas le choix : ensemble nous irons jusqu’au bout de nos deux vies qui n’en font plus qu’une depuis le premier soir.

Dimanche 29 août 2004, 20 heures

« Je n’aurais pas pu vivre sans toi », m’as-tu dit hier. Derrière ces grandes phrases que l’on se lance dans les moments d’effusion, se cache toujours une vérité. Plus ou moins vague. Informelle. Abstraite. Sauf que, là, je ne peux m’empêcher de penser que tu as pesé tes mots avant de les prononcer, toi qui a encore tant de difficultés à t’exprimer. Mon humilité dut-elle en souffrir, il n’est pas impossible que tu ais raison. Sans ce réflexe venu d’on ne sait où qui m’a poussé à te faire un bref massage cardiaque après ta chute, peut-être ne serais-tu jamais revenu. Ou peut-être les lésions qui nous inquiètent aujourd’hui auraient-elles été plus graves. Tu as sursauté, tu as repris ces râles insupportables. Des bulles d’air ont reparu sur le filet de bave qui coulait des commissures de tes lèvres alors que nous croyions encore qu’il s’agissait d’une crise d’épilepsie. Me persuader que mon geste t’a sauvé est un moyen comme un autre de me rassurer, de chercher en vain à atténuer ce qu’il me reste de peurs. Tu étais cliniquement mort lorsque tu es arrivé aux urgences, mais pour ne pas sombrer je me raccroche à cette fierté vaine, cet orgueil déplacé qui m’aide à respirer.

J’aimerais tellement que tout aille vite. Entre deux délires où tu cherches à organiser le prochain dîner ou à téléphoner à tes proches sans l’ombre d’un combiné près de toi, tes phrases se font plus sensées, plus longues, moins hésitantes. Hier, tu t’es fait pressant, câlin, plus amoureux que jamais. Après que je t’ai eu rappelé que nous étions le jour de mon anniversaire, tu t’es levé pour venir me serrer dans tes bras et m’embrasser, et tu l’as annoncé fièrement à ceux qui venaient d’arriver. Puis, un peu plus tard, fatigué, tu es parti. Ailleurs. Dans un monde périphérique au nôtre. Aujourd’hui en revanche tu m’as semblé plus calme. Déprimé, tu as beaucoup pleuré, mais tes explications à ces larmes étaient claires, la conversation quasi normale. Malgré ton désespoir, ces moments-là me redonnent toute la force d’y croire que, parfois, je l’avoue, je perds en chemin. Et si, comme tu le dis souvent, tu n’y arrivais pas ? Et si tu ne remontais pas la pente ? Nous ne sommes qu’à trois semaines ; il faut laisser le temps au temps. La méthode Coué a du bon. 
J’ai si hâte d’être à Noël.

 

Lundi 30 août 2004, 22 heures 55
J’ai enfin eu des nouvelles des S. On ne peut pas dire que leur présence m’aura  étouffé depuis le 7. J’ai reçu un mail à mon retour d’A. pour me souhaiter un très gentil « Happy  Birthday ! Je sais bien que…, mais je te souhaite quand même tout le meilleur du monde ! ». Puis, ce matin, un autre message: « J’espère que tout va bien. Je voulais t’appeler, mais j’ai explosé mon forfait (non, pas explosé… totalement atomisé !). Donne-moi de tes nouvelles. Bisous. » Ou quand l’amitié se limite au forfait téléphonique. 

Mercredi 1er septembre 2004, 16 heures 25
L’équipe médicale trouve ton amélioration rapide. Désormais, tu seras astreint à des horaires fixes afin de te réhabituer à la vie quotidienne et sociale. C’est un bon signe. J’espère que nous n’aurons pas à déchanter.

 La nuit dernière, comme souvent ces temps-ci, j’ai eu le plus grand mal à trouver le sommeil. Ce vide auquel, tu t’en doutes, je ne m’étais pas préparé m’est insupportable. Dès demain, je remontrais ton chat, V.O., de S. où nous l’avions laissé en pension le temps des vacances. Il me tiendra compagnie. Car je vais à S. ce soir, pour souffler mes bougies avec les enfants, et pour les accompagner dans leur rentrée scolaire.

Souffler mes bougies… Comment m’empêcher de penser, même furtivement, que ce seront peut-être les dernières ? Ces mots-là te feront entrer dans une rage folle, mais comprends-moi. J’entends sans cesse le bruit sourd et terrifiant de ta chute, ta respiration qui s’arrête. Je te vois changer de couleur, devenir bleu marine. Les cris des petits me glacent encore. J’entends ces médecins qui passaient par là au hasard de leur footing m’asséner leur pronostic sans autre politesse que la vérité nue: « Ce sont ses enfants qui sont avec vous ? Non ? Alors on peut vous le dire : c’est mal barré… ». Je revois le pompier de service, aux urgences de l’hôpital, venir me dire que tout était fini avant de se raviser : «Attendez, cela s’est produit il y a combien de temps? Une demi heure? Bon, on continue encore un peu, alors…».
Un docteur et une infirmière sont arrivés un peu plus tard, c’est dire une éternité, pour me dire (après m’avoir conseillé de m’asseoir) qu’ils avaient réussi à te réanimer mais qu’il fallait t’opérer, et pour cela te transférer d’urgence à La Rochelle.
Puis ils m’ont fait comprendre clairement qu’il était probable que tu ne passes pas la nuit.
Alors je me dis qu’un jour, ce sera moi, là, à ta place. J’ai pris rendez-vous chez le psy.

Jeudi 3 septembre 2004, minuit

Jour de rentrée. Ce matin, dans la cour de l’école, en appelant les enfants la directrice a stipulé aux parents la présence d’une auxiliaire de vie rattachée à H. Je devrais m’y habituer, je n’y parviens pas. Chaque fois, je sens le poids des regards, peut-être imaginaire, et ma culpabilité décuple. Je me souviens de son entrée en maternelle il y a cinq ans, et de notre première réunion de parents d’élèves. Après que l’institutrice eut parlé de ses difficultés sans toutefois le nommer, les regards se tournèrent vers nous. Une grande blonde proche de la quarantaine, du haut de sa petite bourgeoisie qu’elle croyait très chic, prit la parole pour dire son inquiétude quant au bon développement de son enfant. Qui n’avait pas de problème particulier, lui. Grandir près d’un petit garçon en proie à des difficultés motrices ne pouvait-il pas être un frein pour les autres?, demanda-t-elle à l’enseignante, guettant notre réaction du coin de l’œil. Nous n’avons pas réagi. J’en ai juste pleuré. Plus tard. Seul. Ce matin, ce souvenir m’est revenu, et j’ai pensé à toi, à ce que tu m’aurais dit si je t’avais décrit cette douleur.
Je n’ai finalement pas ramené V.O. Les enfants n’ont pas voulu, comme s’ils souhaitaient garder un peu de nous, un peu de toi. C’est aussi bien comme cela.

Vendredi 3 septembre 2004, 17 heures 40
Une semaine que je ne t’ai pas vu. Au-delà du manque de toi, la douleur de la distance m’est épuisante. Je pense à toi sans cesse, guettant le téléphone, oubliant l’espace de quelques secondes que lorsqu’il sonnera ce ne sera pas ta voix que j’entendrai. Je voudrais te voir et je l’appréhende. J’ai peur d’être déçu. Je suis certain d’être déçu. Nous fatiguons tous. 

A 19 heures, je vais voir mon psy. Je dois me soulager de mon poids et des frayeurs qui l’accompagne. Je dors peu, je tiens sur les nerfs, je crains la période du relâchement. Chaque douleur me fait frémir. Depuis deux jours, de violents maux de tête m’empoisonnent la vie: j’imagine une hémorragie cérébrale au lieu de penser à de banales migraines. Il me faut retrouver la droite ligne de mes pensées.

Samedi 4 septembre 2004, 11 heures 10
Le psy m’a donné antidépresseurs et anxiolytiques pour calmer l’état post-traumatique dont je suis atteint, d’après lui. Il m’a rassuré en me disant qu’il ne lui faisait pas de doute que tu te remettrais complètement. Son discours atténue la morosité ambiante, et les appels à la prudence de la neurologue. « Ce sera très long; il a été très touché. », nous a-t-elle dit. Un choc frontal, le cerveau endommagé, des lésions probablement importantes, pour ne pas dire irréversibles. Les prochains jours seront décisifs.
Mon B., je t’en prie, fais en sorte qu’elle se trompe.

(à suivre…)

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